Séance Friction: 2084 – Qu'on tue Topik !
A cette époque, l'An Pire d'Itoye était gouverné alternativement par les
deux partis qui le structuraient : le Parti Dudezir et le Parti Delahaisne
Le Parti de Mr Celeste Dudézir avait pour devise « Est-ce Poire et
Attache-Ment ?» et était le lointain héritier de ce qu'on appelait autrefois la
« Goche » avec les slogans « Dezir Davenir » ou « Est-ce Poire Dugransoir ?».
C'était un parti progrés-schiste naïf, qui voyait l'age d'or dans l'oeuf Uture
et l'An Pire dans le Pas-Assez.
Le Parti de Mr Dantesque Delahaisne, qui avait pour devise « La Peur et la
Version », avait, quant a lui, ses origines dans ce qu'on appelait autrefois la
« Droate », dont les slogans étaient « Or Dici», « Elfe Haisne » ou « Au Bon
Vie Autant ». C'était un parti pseudo-réaction-nerf qui voyait l'age d'or dans
le Pas-Assez et l'An Pire dans l'Oeuf Uture.
Les Itoyens se répartissaient dans ces deux partis de manière harmonieuse,
garantissant ainsi une alternance relativement équilibrée dans la gouvernance
de l'An Pire. Ce qui faisait dire à certains que, lorsque le Parti Dudézir
gouvernait, il se risquait a nombre d'erreurs, et lorsque le Parti Delahaisne
gouvernait, il s'abstenait de les corriger. Ceux qui disaient cela étaient du
Parti de Ligne Orange, l'appartenance à un parti étant obligatoire.
Le Parti de Mr Purgatoire de Ligne Orange, avait pour devise « Un Dix Fait
Rance et Con Fusion ». Il descendait, selon certains, du « Santre », qui avait
pour slogan « Nid de Droate, Nid de Goche », ou, selon d'autres, de «
Con-Science-Dixit-Dante » , qui avaient pour slogan « Tousses Pour Rire ».
C'était un parti concert-va-triste mou, qui regroupait les uns différents, les
autres décis, et ceux dont l'aspect Dudézir et l'aspect Delahaisne étaient à
parts égales en eux. Ce n'était pas un parti de gouvernement, puisqu'il était
abstentionniste, et il voyait l'age d'or dans le prés Zan, et l'An Pire aussi
bien dans le Pas-Assez que dans l'Oeuf Uture.
Ce système fonctionnait à merveille puisqu'il était, nous disait-on, basé
sur la structure psycho-énergétique naturelle de l'être humain. A savoir:
l'énergie rouge, Sam, celle Dudézir-Attache-Ment, une énergie toujours en
excès,
l'énergie bleue, Sara, celle Delahaisne-la Version, une énergie toujours en
manque,
et l'énergie blanche, Topik, non duel et neutre, celle de la
Con-Science-Ligne Orange. D'où les couleurs Rouge-Blanc-Bleue, entourées de
lignes d'or, de l'An Pire d'Itoye.
Le tiraillement permanent entre ces deux extrêmes psycho-énergétiques, a
savoir l'Attache-Ment et la Version, étant la source de l'insatisfaction
permanente, intrinsèque à la condition humaine, était aussi la source de la
prospérité du système. C'est pour cela qu'on le nommait, l'An Pire Uni Vers
Celle Du Sam-Sara. Quand a savoir si les Itoyens y étaient heureux ? La
question ne se posait plus puisque le terme même de « Beau Neur » avait disparu
de bonne heure des dictionnaires.
Pourtant certains se la posaient, Et dans leur quête, ils avaient parfois
le bon Karma de rentrer en contact avec la branche Dixit-Dante du Parti de
Ligne Orange nommé « L'Allée Couverte ou Ligne Orange ». Là, résidait, selon ce
que prétendait cette secte, la porte du chemin qui pouvait libérer les Itoyens
de l'oppression de l'An Pire Uni Vers Celle Du Sam-Sara, par la transformation
de la Con-Fusion de celui qui s'y aventure, en sa Gesse. Par quel moyen? Je ne
saurais le dire.
Les Itoyens ayant développés suffisamment de leur Gesse, pouvaient adhérer
à celui des trois partis qui correspondait le mieux à leur nature. Cette
obligation d'adhérer à un parti n'avait plus d'importance à leurs yeux, car ils
travaillaient dorénavant, sans notion d'être réunis ou séparés, a l'avènement d'une
meilleur société, qu'ils appelaient « Le Royaume Dici et Main Tenante ».
Rendons hommage à ces Itoyens intrépides de »L'Allée Couverte ou Ligne
Orange », car c'est grâce a leurs efforts que l'An Pire Uni Vers Celle Du
Sam-Sara a relâché son emprise, et que des Dicis et des Mains Tenantes ont pu,
un peu partout devenir une réalité, pour le plus « Beau Neur » retrouvé de
leurs Cons-Itoyens !
Thierry De Vries
Que peut-on en penser ?
Finalement, il n’y aura
pas eu de surprise. Le score est certes plus serré que ne laissaient le penser
les premiers sondages, mais François Hollande est bel et bien devenu le
septième président la Cinquième République. Nicolas Sarkozy aurait peut-être
pu, avec quinze jours de plus, inverser la tendance, mais rien n’est moins sûr.
Le grand débat du 2 mai, où il devait triompher à l’image d’une bête politique
face à un candidat socialiste jugé « mou » et
« inconsistant », n’a pas eu l’effet escompté. Les analyses et
discours vont bon train depuis hier soir et continueront pendant des jours, des
semaines voire des mois. Notons d’ores et déjà que, si l’on se veut démocrate
(ce qui n’est pas mon cas, mais imaginons), l’on ne peut guère contester la
victoire de François Hollande. Quel que soit son écart avec son concurrent, il
a gagné. Et, après tout, Valéry Giscard d’Estaing est devenu président en 1974
avec une différence de voix bien moindre (450 000 environ contre plus d’un
million en 2012), tandis que Georges Pompidou a été élu en 1969 avec une
abstention record. De quoi casser par avance tous les éléments de langage de
l’ancienne majorité présidentielle. Pour ma part, je l’ai déjà dit et je n’y
reviendrai pas : c’était bonnet blanc ou blanc bonnet, la peste ou le
choléra. La crise nous rattrapera violemment, mais il en aurait été de même si
Nicolas Sarkozy avait réussi l’exploit de rempiler pour cinq ans. Dans une
interview récente, le politologue Stéphane Rozès affirmait à juste titre que le
débat s’était considérablement recentré depuis cinq à dix ans. En dehors des
trotskystes, tous les candidats affichaient les mêmes valeurs (nation,
république, rassemblement, etc.) et seuls certains (Marine Le Pen, Nicolas
Dupont-Aignan) avaient quelques propositions de fond radicalement différentes.
Ma question est donc la suivante : si rien (sauf quelques mesures
marginales) ne permet de différencier ce qui a fait gagner François Hollande et
ce qui a fait perdre Nicolas Sarkozy, que peut-on penser de ce second
tour ? Je vais essayer de développer ma réflexion en deux points – que le
lecteur me pardonne pour la longueur de cet article, ces analyses me paraissent
nécessaires.
Si ce n’est pas le
programme (ou le bilan) des deux candidats qui a primé, c’est que la différence
s’est jouée sur autre chose. Alain Soral dirait, sans doute à raison, que ce
sont les médias dominants et les marchés qui aiment la (fausse) alternance et
ont mis notre nouveau président sur le devant de la scène. Mais il me semble
qu’il n’y a pas que cela. Le plus faible écart de voix que prévu entre François
Hollande et Nicolas Sarkozy montre que c’est non seulement le premier qui a
gagné, mais que c’est surtout le second qui a perdu. Au fond, il a presque
toujours perdu, au moins depuis son entrée (tardive) en campagne. Son bilan
n’est pas bon mais, après tout, il n’est pas pire que celui que présentait
Jacques Chirac en 2002, et il faut bien reconnaître qu’il affrontait une
situation socio-économique et politique complexe. En réalité, c’est sur la
forme de sa campagne que Nicolas Sarkozy a, je pense, tout perdu. Il avait déjà
à réaliser un grand écart entre les électeurs centristes et les électeurs du
Front national. Équation impossible, nous le savons maintenant, alors que 51% des
frontistes s’étant exprimés au premier tour se sont reportés sur le candidat
conservateur. Pourtant, le grand « virage à droite » n’a pas autant effrayé qu’on a bien voulu le
dire. Son principal problème, c’est qu’il n’était pas crédible, pas naturel :
l’on y sentait trop la patte de Patrick Buisson, le président sortant lui-même
semblait ne pas y croire. Et je pense qu’il y a eu pire dans cette
campagne : la rhétorique de l’UMP et ces fameux « éléments de
langage » ont beaucoup nui à la principale formation de droite. Menacée
d’extinction totale (il ne lui reste que les élections législatives, j’y
reviendrai), elle est devenue caricaturale à force de vouloir vendre son
« capitaine dans la tempête », faisant croire que la France avait
moins souffert que d’autres pays européens. Lorsque l’on sait que le chômage
réel en France (c’est-à-dire le taux divulgué par le Pôle Emploi et le chômage
« caché ») dépasse sans doute les 20% et l’on n’a rien à envier à
l’Espagne ou à la Grèce en ce domaine.
Ces deux pays ont
souvent été cités par le fameux « président courageux » et ses
lieutenants de campagne, en mal bien entendu, tandis que l’Allemagne (où les
Allemands vivent si mal) était parée de toutes les qualités. Henri Guaino avait
beau jeu, hier soir, de critiquer le manque d’équilibre de ce bilan
présidentiel où le gagnant (François Hollande) était exempt de défauts et où le
perdant (Nicolas Sarkozy) les récoltait tous. Après tout, c’est ce que lui et
toute la majorité présidentielle faisaient avec l’Europe du Sud et nos voisins
germanophones. J’ignore si cette rhétorique de la peur (« Élisez Hollande
et vous serez dans la situation de l’Espagne ! ») a fait pencher la
balance en faveur du candidat socialiste. En tout cas, elle m’a interpelé et
écœuré – et je n’ai pas été le seul. Pour une fois, le quotidien Libération a rédigé un excellent article
à ce sujet, montrant que l’Espagne « en proie au chaos » était moins
endettée que la France. Ajoutez-y ce fameux taux de chômage réel, dont je viens
de vous parler, mais aussi la constante dégradation de la balance commerciale
franco-espagnole en faveur de Madrid pour vous faire une idée du pays qui est dans
la plus mauvaise posture. Je ne m’étendrai pas davantage sur ce sujet car j’en
ai déjà expliqué toutes les implications dans l’article intitulé « Le
retour des surhommes ». Pour autant, je veux tout de même le
réaffirmer : pouvait-on décemment faire confiance à un homme si
« courageux » qu’il tapait systématiquement sur les plus faibles et
faisait preuve d’un discours plus que douteux (et très souvent mensonger) à
leur égard ? Cela ne signifie en rien que François Hollande sera un
admirateur moins béat du modèle allemand (condamné à court terme : ce
n’est pas moi qui le dit, mais des économistes qui prévoient son implosion dès
2020) et de ce pays voué à la disparition démographique. Tout du moins se
montre-t-il moins insultant et grossier dans ses déclarations. Nicolas Sarkozy,
en tout cas, a été balayé au même titre que José Luis Rodríguez Zapatero,
Silvio Berlusconi, Geórgios Papandréou ou José Sócrates, ces dirigeants qu’il
louait ou critiquait selon la direction du vent… mais méprisait dans tous les
cas. Ils n’étaient certes pas meilleurs que notre ancien président… mais pas
pires non plus.
Le deuxième des
éléments que j’aimerais développer dans cet article, c’est la géographie
électorale de ce deuxième tour. Je vais sans doute en dire une ou deux
banalités, mais il me semble que les conclusions que je tire de ces poncifs ne
sont jamais explicitées (ou trop peu). Il suffit de prendre une carte de la
France présidentielle de 2012 pour constater une chose simple : bien que
ni François Hollande, ni Nicolas Sarkozy n’ait un projet novateur ou à la
hauteur, ils ont récolté la victoire dans deux parties assez distinctes de
l’hexagone. Pourquoi ? Parce que leur rhétorique a été la rhétorique
habituelle de leur parti, l’espoir (vain) pour les socialistes, la peur
(surfaite) pour les conservateurs. Il y aura toujours des exceptions (le Nord
ou l’Isère en faveur du PS, la Manche ou la Vendée en faveur de l’UMP). Cependant,
une ligne très claire divise aujourd’hui l’électorat français : la ligne
Le Havre-Marseille. Les écoliers de la Cinquième République, héritiers de ceux
de la Troisième, la connaissent bien. « Au Nord de cette ligne, la France
peuplée, industrielle, dynamique et riche. Au Sud, la France peu peuplée,
agricole, traditionaliste et plus modeste. » C’est ce qu’on nous apprenait
encore jusque dans les années 1980, et c’est ce qui a longtemps expliqué le
vote à gauche dans le Nord et le Nord-Est face au vote à droite dans l’Ouest et
le Sud-Ouest. Néanmoins, la situation a commencé à s’inverser à partir des
années 1970 et le phénomène s’est accéléré dans les années 1980. On le sait,
c’est aujourd’hui l’inverse qui se produit : le Nord et l’Est se vident de
leur population, de leurs activités (et pas seulement industrielles) et de leur
substance vitale tandis que l’Ouest et le Sud-Ouest gagnent en richesse, en
démographie et en poids national. Rien ne semble arrêter ce mouvement. Le Nord
et l’Est sont devenus majoritairement les représentants de la France qui a
peur, celle qui est tentée par les discours de Nicolas Sarkozy et de la droite.
L’Ouest et le Sud-Ouest sont devenus majoritairement les représentants de la
France qui y croit, qui se sent portée par le dynamisme et qui est plus
sensible à la rhétorique d’espoir de François Hollande. Des exceptions, il y en
a tant d’un côté (Strasbourg, Lyon, Grenoble, Nice) que de l’autre (la
Normandie). Mais comparez un peu les régions les plus dynamiques (et celles qui
ont la meilleure image populaire et médiatique) avec celles qui votent le plus
pour le Parti socialiste : ce dernier vient d’enregistrer un plébiscite en
Bretagne, en Aquitaine, dans le Midi-Pyrénées et dans le Languedoc-Roussillon.
En revanche, l’UMP fait le « grand chelem » ou quasiment en Alsace,
en Lorraine, en Champagne-Ardenne, en Franche-Comté et même en
Provence-Alpes-Côte-D’azur. Et si vous mettez cette carte en perspective avec
l’Europe, vous constaterez un fait simple : la prospérité semble, en
France, globalement tourner le dos aux régions proches des pays fondateurs de
l’Union européenne (Benelux, Allemagne et, dans une moindre mesure, Italie)
pour se rapprocher singulièrement des « pièces rapportées » plus ou
moins méprisées par Nicolas Sarkozy (Royaume-Uni et surtout Espagne). Cela ne
tient, à mon avis, pas du tout du hasard.
Reste à conclure cet
article un peu long (et je m’en excuse encore). Tournons-nous vers l’avenir et
vers un constat effrayant pour l’UMP et la droite parlementaire en France. Si
la majorité des électeurs font de nouveau confiance dans le Parti socialiste
aux élections législatives, alors les amis de l’ancien président auront disparu
de la surface politique hexagonale. Minoritaires dans les communes, les
départements et les régions, chassés de l’Élysée, ils ne seront plus
majoritaires que dans la représentation française au Parlement européen de
Strasbourg – une bien maigre consolation. Et il y a un parti politique (le
Front national) et une femme (Marine Le Pen) qui ont parfaitement compris le
danger d’implosion et de mort qui menace l’Union pour un Mouvement populaire.
Bien entendu, cette dernière peut l’emporter en juin prochain et s’assurer une
nouvelle cohabitation. Pourtant, soyons clairs : c’est précisément pour
éviter toute nouvelle situation de ce type que le mandat présidentiel a été
porté par Jacques Chirac à cinq ans. En tombant juste avant les comices
législatifs, l’élection présidentielle permet de donner presqu’assurément
l’avantage à la formation du nouveau chef de l’État. A l’heure actuelle, il
faudrait un séisme pour que l’UMP triomphe dans un mois. C’est possible, mais
peu probable. Le Front national n’hésitera d’ailleurs pas à prendre sa part à l’éventuelle
déroute des conservateurs en juin car il veut (à juste titre) devenir le
premier parti de l’opposition et recomposer la droite en lambeaux autour de
lui. Seul l’avenir nous dira s’il parviendra à réaliser cette aspiration. En
attendant, l’avenir est bien sombre pour l’UMP et, indépendamment, pour la
France.
Nicolas Klein
Da lo mismo que lo misma da
Bien sûr, il y a un deuxième tour dans cette élection
présidentielle. Bien sûr, rien n’est joué et il reste deux semaines à Nicolas
Sarkozy pour inverser la tendance face à François Hollande. Bien sûr, tout peut
arriver, en bien comme en mal, au nouveau paladin du Parti socialiste.
Pourtant, le scrutin qui s’est déroulé ce dimanche 22 avril est déjà riche en
enseignements et porteur de plusieurs conclusions très importantes. Que l’on
soit un démocrate convaincu ou un grand sceptique du suffrage universel (ce que
je suis), analyser ce premier vote n’est pas complètement inintéressant,
notamment parce qu’il est assez paradoxal : il offre une « surprise »
tout en ayant confirmé toutes les prévisions des instituts de sondage.
Le premier enseignement que l’on peut tirer des
résultats parvenus la semaine dernière, c’est que c’est moins François Hollande
qui l’emporte que Nicolas Sarkozy qui s’écroule. Bien entendu, leur écart à
l’issue du premier tour n’est pas mirobolant : à peine 2% les séparent.
Pourtant, et il faut bien insister sur ce point, c’est la première fois qu’un président
sortant ayant choisi de se représenter n’arrive pas en tête à ce stade de la
compétition. Il est un peu prématuré pour parler de déroute de l’Union pour un
Mouvement populaire, car il faudra attendre les résultats du 6 mai et voir si
l’avance promise au Parti socialiste (jusqu’à douze points selon certaines
enquêtes d’opinion !) se confirme. Pourtant, c’est un avertissement
sérieux donné à la droite parlementaire et plus personnellement au président de
la République, dont le score est bien inférieur à celui qu’il avait réalisé en
2007 (31,18% des suffrages exprimés). L’on a souvent dit depuis cette année-là
que Nicolas Sarkozy était un animal politique, une bête de campagne, un immense
stratège capable de manier tous les leviers à même de lui octroyer le pouvoir.
Il est indéniable que son élection face à Ségolène Royal a été rondement menée,
avec un brio que beaucoup pourraient lui envier. Pourtant, le premier tour de
l’élection de 2012 dément largement ces qualités, le président-candidat se
battant aujourd’hui davantage avec l’énergie du désespoir (il est donné perdant
dans tous les cas de figure depuis la fin de l’année 2011) qu’avec celle du
gagnant. Ce premier tour est l’aboutissement logique d’une campagne électorale
très moyenne, pour ne pas dire assez médiocre, où les ficelles habituelles
(reprise de promesses non tenues, clins d’œil à l’électorat le plus à droite de
l’échiquier politique français) n’ont pas fonctionné. En témoigne le score
exceptionnel de Marine le Pen, sur lequel je vais revenir. Face à cette
campagne plutôt décevante, François Hollande n’a pas eu à se surpasser :
il lui a suffi d’assurer son personnage tranquille, sérieux et respectable et
de ne pas commettre de gaffe irréparable. Il semble pour le moment que cette
même stratégie lui permette d’accéder à l’Elysée, notamment parce que Nicolas
Sarkozy et l’UMP continuent à jouer les enfants turbulents, pour ne pas dire
hyperactifs. Il n’est pas sûr que la proposition faite par le parti majoritaire
(organiser trois débats durant l’entre-deux-tours) joue en faveur de son
candidat : elle apparaît comme une nouvelle fausse bonne idée, sortie d’on
ne sait où et trouvée par un président sortant aux abois et sans ligne
directrice. Ce dernier paraît reproduire tout ce qui lui a valu cette mauvaise
deuxième place au premier tour, notamment la révélation d’une nouvelle promesse
électorale chaque jour. Les Français semblent lassés de l’hyper-président et
sanctionnent pour le moment l’hyper-candidat.
Mais comment se fait-il que Nicolas Sarkozy ait ainsi
perdu toutes les qualités et le charisme qui lui avaient permis de triompher il
y a cinq ans ? Peut-être parce que 2007 ne constituait pas la règle, mais
l’exception. N’oublions pas qu’en dehors de sa victoire contre Ségolène Royal,
le président sortant n’a jamais brillé par ses triomphes électoraux :
balayé à presque toutes les élections intermédiaires depuis cinq ans
(cantonales, régionales, sénatoriales), il a aussi totalement loupé le coche en
tant que directeur de la campagne d’Edouard Balladur en 1995. Il y a cinq ans,
il avait su se sublimer et profiter à merveille des faiblesses de sa principale
adversaire. Mais c’était une situation extraordinaire, au sens où elle était
hors de l’ordinaire pour Nicolas Sarkozy, qui n’a jamais réellement détenu les
qualités de stratège qu’on lui a souvent prêtées. Outre son quinquennat plus
que contestable dans tous les domaines, c’est la principale raison de son
mauvais score au premier tour. S’il peut encore tout changer d’ici à deux
semaines, l’hypothèse de sa réélection s’éloigne pour ces raisons et les barons
de la droite feraient mieux d’arrêter de chercher de fausses excuses et de
débiter leurs sempiternelles critiques sur les pays étrangers (« Oui, mais
regardez, Nicolas Sarkozy a mieux tenu que le candidat sortant dans les pays
étrangers ! », « C’est la faute à la crise ! »).
Malgré tout, ce deuxième tour n’offre donc aucune
surprise dans sa composition : tous les instituts de sondage l’avaient
prévu et, pour le moment, l’UMP ne semble pas en mesure de conserver le poste
qu’elle détient depuis 1995. Ce qui pouvait étonner ce dimanche, en revanche,
c’était l’excellent score de Marine le Pen, qui explosait le record réalisé par
son père en 2002, tant en chiffres relatifs qu’absolus et qui, par un jeu de
vases communicants, reléguait le Front de Gauche et ses rhéteurs trotskystes de
bas étages loin derrière. Surprise, oui et non. N’oublions pas que même si la
plupart de nos dirigeants politiques cherchent à nous faire croire que la
France a plutôt bien tenu face à la crise (« Regardez, c’est pire en
Espagne ou en Grèce ! »), les Français souffrent, et de plus en plus.
Or, qu’on le veuille ou non, le Front national est l’un des seuls partis à leur
offrir des solutions concrètes et cohérentes, loin de l’européisme béat et
niais de la plupart de nos élites. Il est dans ce cadre trop facile de parler
de vote contestataire. Bien sûr, Marine le Pen a bénéficié du retour des déçus
de Nicolas Sarkozy (qui n’iront donc pas voter en masse pour lui au deuxième
tour, selon toute probabilité), mais elle a réussi à créer l’adhésion et l’espoir.
Il est scandaleux de parler, comme Eva Joly, de « tache indélébile »
concernant les plus de 7 millions d’électeurs qui ont fait confiance dans le
Front national. Voilà tout le respect que la gauche bobo accorde donc aux
Français : ceux qui osent voter pour cette formation diabolisée constituent
une infâme moisissure à éliminer. Que cela plaise ou non, le parti fondé par
Jean-Marie le Pen a aujourd’hui les moyens de devenir la première formation
d’opposition – ce qu’il entend faire notamment en agissant par tous les moyens
possibles pour faire perdre Nicolas Sarkozy et faire exploser la droite
parlementaire.
Restent deux scores assez significatifs que
j’aimerais commenter, à commencer par celui d’Éva Joly, candidate d’Europe Écologie-Les
Verts. Avec à peine plus de 2%, la candidate d’origine norvégienne récolte les
mauvais fruits d’une campagne quasi inaudible, où elle n’a jamais su faire
preuve de charisme autour de sa personne. Peu lui en chaut, tout comme aux
barons de son parti, puisqu’ils ont réussi à négocier un accord plus
qu’avantageux avec le Parti socialiste pour les élections législatives, avant
même leur premier tour ! Cependant, ce piètre score témoigne clairement de
l’effondrement rapide de l’écologie politique en France : le résultat
exceptionnel obtenu aux dernières élections européennes n’était clairement
qu’un feu de paille, que Nicolas Sarkozy avait su monter en épingle pour affaiblir
le Parti socialiste. Mais aujourd’hui, même ce levier semble échapper au
président de la République. Plus intéressant, toutefois, est le très mauvais
résultat du Mouvement démocratique de François Bayrou, et ce à plus d’un titre.
Tout d’abord, le candidat du Béarn est parvenu à faire moins de la moitié de
son score de 2007 : 9,13% contre 18,57%, une chute vertigineuse qui
s’explique notamment par l’évaporation de l’effet de « nouveauté »
dont il avait bénéficié il y a cinq ans. C’est aussi son manque de charisme
patent qui a joué en sa défaveur, puisqu’il a été assez inaudible durant cette
campagne et le paye au prix fort en termes de place : il est désormais
loin d’être le troisième homme et n’est même que cinquième sur la ligne
d’arrivée. Est-ce à dire que son avenir politique est bouché ? Nul ne le
sait, mais ce qui est certain, c’est que les Français n’ont pas été convaincus
par cet homme et ce parti obnubilés par l’austérité (et qui ne semblent donc
pas voir les ravages qu’elle fait dans toute l’Europe), l’Allemagne (où les
Allemands sont loin de vivre aussi bien qu’on peut le penser) et le
« produire français » (invocation quasi magique mais totalement vaine
si, comme Bayrou et le MoDem, l’on accepte le cadre européen actuel).
Pourtant, loin de moi l’idée selon laquelle François
Hollande et Nicolas Sarkozy auraient une autre vision globale de la France.
Avec François Bayrou, ils ont présenté les variations d’un même programme et,
au deuxième tour, les Français seront donc face à un non-choix :
l’austérité de droite ou l’austérité de gauche. « Da lo mismo que lo mismo
da », diraient les Espagnols dans une admirable formule en miroir :
c’est blanc bonnet et bonnet blanc. Le second tour de la présidentielle
s’annonce donc comme une défaite caractérisée pour le pays, quel que soit le
candidat élu.
Nicolas Klein
Le jeu de cartes
Karl
Marx disait dans ses Manuscrits de 1844
que, chez l’être humain, la quantité devient qualité. En matière démographique,
c’est un fait acquis pour la plupart des économistes, géopoliticiens ou même
citoyens lambda : plus un pays est peuplé, plus il a de chances de devenir
globalement riche et puissant. Si ce n’est pas encore le cas, sa croissance en
fait un pays émergent promis à un bel avenir. Certes, il existe des exceptions
à la règle : le Nigeria ou le Bangladesh ont beau être très peuplés (avec
respectivement 162 millions et 158 millions d’habitants), ils font face à une
situation très délicate économiquement parlant tandis que l’Argentine, avec
« à peine » 40 millions d’âmes, est déjà un pays important dans la
mondialisation. Pourtant, il suffit de comparer la liste des trois pays les
plus peuplés du monde (Chine, Inde et États-Unis d’Amérique dans l’ordre
décroissant) avec la liste des dix pays les plus riches du monde pour
comprendre la corrélation entre les deux facteurs. Dans un pays industrialisé
ou en phase d’industrialisation rapide, la population est un facteur de
puissance non négligeable.
C’est
pourquoi beaucoup évoquent aujourd’hui la démographie comme l’un des éléments
permettant d’expliquer le lent déclin de l’Europe : plus petit continent
en termes de superficie, elle est aussi le moins peuplé si l’on excepte
l’Océanie. Pire encore : sous les effets du malthusianisme capitaliste, la
population européenne est appelée à stagner puis à décroître à partir des
années 2040-2050, c’est-à-dire demain. Si l’on ajoute à ce problème
démographique la crise économique et financière qui secoue actuellement le
continent, l’on obtient un cocktail au fort parfum de décadence. Pourtant, les
élites et les médias du Vieux Continent parlent encore peu de ce problème
démographique, ou uniquement dans certains contextes. Ce qui semble les gêner
le plus, au fond, c’est ce que ce déclin démographique est très inégalement
réparti sur le territoire continental et remet en cause dès aujourd’hui
l’équilibre des forces au sein de l’Union européenne et à l’extérieur de cette
organisation.
Il
est d’abord le cas de la Fédération de Russie, pays le plus peuplé d’Europe
avec un peu plus de 140 millions d’habitants, qui souffre d’un fort déficit de
natalité mais surtout d’une mortalité inquiétante. Les causes en sont multiples
(avortement, mauvaise hygiène de vie, alcoolisme, services de santé peu
performants, émigration, etc.). D’après la plupart des projections sérieuses et
objectives, le pays devrait perdre environ 20 millions d’habitants d’ici à
quarante ans, soit 14% de sa population totale. Certes, la Russie restera la
plus importante nation du continent, et d’assez loin, mais son importance dans
le fameux groupe des BRICS (dont j’ai déjà énuméré les limites sur ce blog)
risque de s’en ressentir. Quoi qu’il en soit, elle est promise à un avenir
similaire sur le plan des chiffres à celui du Japon (peuplé de 127 millions
d’habitants mais appelé à voir ce nombre se réduire dans des proportions semblables).
Cependant, son sort sera plus enviable que celui de ses voisins d’Europe
centrale et orientale. La situation est même dramatique dans certains pays
comme la Roumanie ou la Bulgarie, menacés de se vider de leur substance, même
si la Pologne, la Hongrie ou la République tchèque connaissent des problèmes du
même ordre.
Toutefois,
le tableau le plus intéressant est sans doute celui offert par ce que l’on
appelait jadis « l’Europe des quinze ». Certains pays y affichent une
croissance démographique très modeste au regard de bien d’autres nations du
monde, comme la Suède, le Danemark, le Luxembourg, les Pays-Bas, la Belgique,
etc. D’autres semblent plus vigoureux, pour des raisons qui tiennent tantôt au
caractère assez traditionnel de leur société (c’est le cas de l’Irlande),
tantôt au poids de la natalité des immigrés (c’est le cas du Royaume-Uni et de
la France). Ces forts contrastes en matière démographique vont appeler une
grande redistribution du jeu de cartes européen dans les trente à quarante
années à venir, notamment parce que certaines nations d’Europe occidentale sont
promises à un déclin sans précédents.
L’on évoque souvent le
cas de l’Italie, dont la population atteint aujourd’hui 61 millions d’habitants
mais dont le taux de natalité est l’un des plus faibles au monde. Il est
certain que sa croissance démographique va en pâtir, mais les projections de
l’ONU offrent un spectacle moins alarmant que pour d’autres pays :
stagnation et légère chute d’ici à 2050. Le cas de l’Allemagne, pays le plus peuplé
et le plus riche du continent, est sans doute plus inquiétant et édifiant.
Le vieillissement de la
population est un trait partagé par l’immense majorité des pays occidentaux
(États-Unis en moins) et ne devrait donc pas davantage inquiéter outre-Rhin
qu’ailleurs, malgré les proportions qu’il va prendre. Néanmoins, à cet élément
s’ajoute un véritable écroulement démographique déjà mis en lumière par l’ONU
mais dont, étrangement, les germanolâtres français et européens ne parlent
presque pas. D’ici à 2050, un Allemand sur quatre aura disparu, comme j’en
parlais déjà dans un autre article de ce blog ; la population du pays se
réduira donc de 25% (ou d’un quart si la fraction est plus parlante), passant
d’un peu plus de 80 millions à 65 millions d’âmes. Dans le même temps, les
Français et les Britanniques seront devenus incontestablement plus nombreux,
volant donc aux Allemands de façon mécanique la place de première puissance sur
le continent, si la Russie ne s’en est pas déjà chargée. Cette perte de puissance
ne viendra pas que du vieillissement de la population et de la chute
démographique mais aussi de facteurs indirects : poids des retraites,
diminution de la population active et donc de l’innovation, plus faible poids
de l’armée, etc. Même en tenant compte de l’augmentation de la productivité, le
compte n’y sera pas.
Un
premier enseignement est à tirer de cette réorganisation géopolitique et
économique du continent : le choix de confier les clefs de l’Union
européenne à l’Allemagne est sans nul doute fort mauvais. C’est en tout cas une
décision qui ne prend en compte que le très court terme. Le deuxième
enseignement est tout aussi captivant : pour faire face à ce qui est
d’ores et déjà une pénurie de main d’œuvre, qualifiée ou non, Berlin a ouvert
les vannes de l’immigration. Des milliers de Turcs, Bosniens, Roumains,
Hongrois, Polonais, Tchèques ou Albanais viennent ainsi grossir le rang déjà
important des immigrés en Allemagne, largement sous-estimé par les statistiques
officielles. La France ne sait que trop bien depuis plusieurs décennies, et
plus encore depuis les émeutes de 2002, qu’intégrer autant de populations
marginalisées par leur langue, leur culture, leur religion et leur faible
salaire est un défi considérable que personne n’a pu relever (pas même le
Royaume-Uni). Les problèmes commencent déjà pour l’Allemagne, même si le plus
dur est à venir. Plus inquiétant encore : malgré une telle ouverture de
l’immigration, l’Allemagne perd des habitants depuis le début des années 2000,
ce qui en dit long sur l’effondrement des natalités dont elle souffre, souvent
en silence. Un troisième constat est intéressant : contrairement à ce que
l’on peut lire dans la presse dominante ou dans des revues comme Courrier international, la majeure
partie des immigrés qui entrent sur le territoire allemand ne sont pas des
Européens du Sud, malmenés par la crise et le chômage.
Il
est très amusant de voir ainsi Le Monde, Le Figaro ou Le Nouvel observateur tabler sur un déclin démographique de
l’Europe méditerranéenne sans jamais parler de l’effondrement outre-Rhin. C’est
d’autant plus comique qu’en dehors du cas très particulier de la Grèce, à
suivre de près, les récentes vagues d’immigration en provenance d’Italie,
d’Espagne ou du Portugal ne menacent pas autant leur pérennité démographique
qu’en Allemagne, notamment parce que ces départs concernent aussi un surplus
d’immigration au pays de Cervantès ou de Dante. Ensuite parce que les
projections officielles les plus récentes de l’ONU continuent de faire état
d’une augmentation démographique (certes aussi modérée que dans le reste des
pays occidentaux), malgré les récents mouvements d’émigration. L’Espagne
devrait ainsi atteindre 50 millions d’habitants autour de 2040, contre 47
millions aujourd’hui. Au demeurant, l’immense majorité des Portugais ou des
Espagnols qui désirent partir pour des contrées plus favorables économiquement
choisissent le plus souvent leur ancien Empire colonial (Brésil, Mexique,
Argentine, Venezuela, Angola, etc.) ou même les États-Unis. Parmi les
continents pour lesquels ils optent, l’Europe n’arrivent donc qu’en seconde
position, assez logiquement puisque ses perspectives d’emploi et
d’enrichissement sont aujourd’hui bien moindres. Et même si l’on ne se
concentre que sur l’Union européenne, la France et le Royaume-Uni accueillent
bien plus d’émigrés en provenance d’Europe du Sud que l’Allemagne. Cette
dernière, comme en parlait récemment un intéressant article du site MyEurope,
peine à attirer de jeunes qualifiés en provenance d’Italie, d’Espagne ou du
Portugal étant donné son déficit d’image et l’obligation d’apprendre
l’allemand, langue largement minoritaire dans un monde globalisé, pour y
travailler.
Un
dernier enseignement est à tirer de cette situation particulièrement édifiante
en Europe occidentale. Ce n’est pas la crise économique qui tue un pays, même
si elle peut l’affaiblir sur une décennie ou deux : les phases de
croissance et de crise connaissent des alternances que connaissent déjà bien
les pays d’Europe méditerranéenne. C’est en revanche la disparition, même
partielle, de la population d’un pays qui finit par tuer ledit pays, ce qui est
encore plus vrai lorsque cette nation cherche à combler son déficit de natalité
avec des immigrés qu’elle ne parviendra pas à assimiler. La projection
internationale d’un pays peut être amenuisée par des difficultés économiques,
mais cette situation est provisoire, là où elle est durable, voire définitive,
lorsque c’est la démographie qui pose problème. Le cas de l’Allemagne est très
parlant : à l’image de sa voisine germanophone, l’Autriche, elle a depuis
plusieurs décennies bien des difficultés à rendre sa culture et son idiome
séduisants. « La langue accompagne toujours l’Empire » disait le
grammairien espagnol Antonio de Nebrija dans le prologue à sa grammaire de
1492 : les implications culturelles, économiques, sociales, de prestige,
etc. qui entourent la langue sont évidentes. En cela, Espagnols, Portugais,
Français et Britanniques n’ont pas à s’inquiéter : leurs anciennes
colonies jouent pour eux dans diverses proportions. En revanche, voilà de quoi
remettre en cause la vision actuelle de l’Europe et de l’Allemagne.
Nicolas Klein
À la croisée des mondes
La ville d’Albarracín, méconnue du flot de touristes
qui débarque chaque année sur les plages ou dans les grandes métropoles
espagnoles, pourrait presqu’être une carte postale parfaite pour le pays.
Encerclée par les Monts Universels et le fleuve Guadalaviar, cette bourgade d’à
peine plus de mille habitants offre au spectateur une vue imprenable sur ses
clochers aux couleurs chamarrées. Intrigantes et superbes, ces tours ont été
construites dans le plus pur style mudéjar, qui consistait à adapter durant l’époque
moderne les techniques de construction musulmanes aux édifices chrétiens. De
nombreuses autres villes aragonaises présentent ce visage étonnant, comme
Teruel et sa Tour Saint-Martin ou sa Cathédrale Sainte-Marie. Le phénomène
n’est pas limité à cette communauté autonome : partout, même en Catalogne
ou Pays basque, la trace architecturale musulmane est visible. Les visiteurs du
château de Tárrega, dans la province de Lérida, pourraient en témoigner.
Alcazars convertis en
châteaux, mosquées transformées en cathédrales, minarets devenus clochers, tant
de témoignages d’un passé brillant et conflictuel qui enchantent les visiteurs
d’Andalousie, des deux Castilles ou d’Estrémadure, mais aussi de la Communauté
valencienne, des Baléares, etc. Et les musulmans, durant les huit siècles
d’occupation de la péninsule ibérique (711-1492), ont laissé bien d’autres
traces de leur passage, léguant ainsi aux chrétiens leurs techniques
architecturales, leur art de l’irrigation (l’ancêtre des fameuses
« huertas »), une part de leur littérature (comme la
« jarcha ») mais aussi une bonne part de leur langue. Le nombre de
mots de vocabulaire inscrits dans le lexique plus ou moins courant en castillan
– depuis « alcachofa » (artichaut) jusqu’à « alcoba »
(chambre) en passant par « hasta » (jusque), « ojalá »
(pourvu que, déformation directe de « inch’Allah ») ou
« olé » (déformation directe de « Allah ») – est assez
impressionnant. L’abondance de toponymes d’origine arabe ne l’est pas moins :
Madrid (« la source d’eau »), Albacete (« la plaine »),
Guadalajara (« la vallée de pierres »), Medina Sidonia, Medina del
Campo, etc. De très bons sociologues et anthropologues, à l’instar de Juana
Ruiz Ágora, ont aussi souligné que, malgré le processus de mondialisation et de
nivellement des sociétés dans le monde entier, d’importantes traces du
comportement et de la perception du monde chez les Espagnols sont héritées de
la période musulmane.
L’Espagne, sans doute
plus que l’immense majorité des pays européens mais à l’image du Portugal ou de
la Grèce, est un pays à la croisée des mondes, à la limite de l’Europe et de
l’Afrique du Nord, sans appartenir vraiment ni à l’un, ni à l’autre de ces
continents. Sa culture et sa religion sont certes majoritairement
européennes ; pourtant, les marques du monde arabo-musulman y sont si
profondes qu’elles modifient profondément l’identité du pays. De la même façon,
le pays est durablement marqué par son expérience américaine, qui a duré plus
de quatre siècles (1492-1898) et a autant influencé le Nouveau-Monde que le
Vieux-Monde. Le nombre de mots d’origine indigène en espagnol est ainsi très
élevé, mais c’est aussi le paysage, l’histoire et l’administration du pays qui
sont empreints des grandes découvertes. Quiconque a déjà visité les Archives
Générales des Indes de Séville ou les « lugares colombinos » du pays
(monastères et bâtiments par lesquels est passé Christophe Colomb) ne peut en
être que convaincu. D’ailleurs, la diplomatie et les décisions culturelles et
linguistiques pratiquées depuis Madrid sont souvent tournées en priorité vers l’Amérique
latine.
Ainsi, à cheval sur
trois mondes, à la croisée de trois continents, tendue dans trois directions
différentes, l’Espagne jouit et souffre tout à la fois d’une identité riche et
complexe qui arrive aujourd’hui à un point critique. L’adhésion à l’Union européenne, formalisée le 1er janvier 1986, a en effet constitué un
choix décisif pour le pays. La nation espagnole a tourné le dos à des siècles
d’histoire, a rejeté la « voie ibérique » qui consistait à assumer la
tricontinentalité du pays (Europe méditerranéenne, Afrique du Nord, Amérique
latine) pour fixer ses regards vers Bruxelles et Paris. La crise que vit
actuellement le pays, et qui accentue un fort désenchantement vis-à-vis de
l’Europe apparu dans les années 1990, n’est par conséquent pas qu’économique,
financière ou sociale : elle est aussi identitaire et culturelle. En
reniant ainsi l’ensemble de son passé et de son idiosyncrasie propre (beaucoup
diront de son métissage, car les siècles d’occupation romaine, wisigothique,
musulmane et chrétienne ont créé une identité ethnique particulière), l’Espagne
a sans doute commis la plus grande erreur de toute son histoire. L’Union
européenne a-t-elle conscience que son échec actuel vient en partie de
l’intégration de pays qui, comme l’Espagne, ne sont pas exactement ou pas
seulement européens ? Sans doute, mais l’on connaît son cynisme légendaire. L’Espagne a-t-elle conscience de la spécificité
de son identité et de la crise qu’elle traverse ainsi depuis bien avant
2008 ? En partie seulement. Mais il n’est pas trop tard, ni pour elle, ni
pour d’autres nations comme le Portugal ou la Grèce. Le réveil national sera
une nécessité et est peut-être plus proche que nous ne le croyons…
Nicolas
Klein
Le retour des surhommes
À toute chose, malheur est bon. La
crise qui secoue l’Europe et la zone euro depuis maintenant près de quatre ans a
en effet au moins un mérite : les masques tombent. Pour qui veut bien être
honnête et voir les réalités telles qu’elles sont, il apparaît aujourd’hui
comme une évidence que la grande « solidarité » des « peuples-frères » de l’Union européenne est un leurre. Mais le lent
délabrement de la monnaie unique a des conséquences plus lourdes que prévu.
Mais qu’est-ce qui pourrait être plus grave qu’un tel chaos économique ? La
réponse est simple : l’idéologie dominante des médias, de la politique ou de
certains milieux sociaux. Mais remontons un peu dans le temps.
Il y a quelques mois à peine, une polémique apparemment sans
intérêt surprenait la France en pleine préparation de la campagne
présidentielle. Arnaud Montebourg estimait alors que la gestion de l’Allemagne
et de l’Union européenne par la chancelière Angela Merkel était
« bismarckienne ». Le message était limpide et ce n’était
évidemment pas l’Otto von Bismarck de l’État-providence qui était cité. Dans
une France qui a eu à souffrir de la politique impériale prussienne au XIXe
siècle, l’allusion faisait l’effet d’une bombe. Aussitôt, tout le parti de la
majorité présidentielle (Nicolas Sarkozy et François Fillon en tête) hurlait à
la « germanophobie », à la manière d’un attroupement de pucelles,
évoquant même les « relents nauséabonds » d’une « rhétorique
d’un autre temps ». Débat stérile et passager ? En partie seulement.
En effet, l’UMP et, avec elle, une partie de l’électorat
français, se trouve aujourd’hui dans une crise aiguë de germanolâtrie. Tout comme
le Royaume-Uni et l’Espagne lors de la campagne de 2007, notre bien-aimé
président présente depuis plusieurs mois l’Allemagne comme un modèle absolu et
indépassable, dont la résistance à la crise laisse en effet songeur. Inutile de
démonter ici point par point ce modèle. Nombreux sont les intervenants de tous
bords, souvent fins connaisseurs de l’économie, qui montrent à quel point il est
dû à des avantages quasi déloyaux (configuration actuelle de l’euro) ou à une
destruction du tissu social du pays (précarité du travail, faiblesse de la
consommation intérieure, écroulement démographique, difficultés du quotidien,
etc.) Mais au fond, même si l’Allemagne était réellement un
« modèle » (et d’où vient cette manie de plaquer un
« modèle » unique partout ?), ces réactions de bon ton contre la
germanophobie supposée d’Arnaud Montebourg sont ridicules et révélatrices.
Ridicules, d’une part, car le ténor socialiste n’a jamais
généralisé concernant le peuple allemand mais a dénoncé la politique d’une
femme ou, à tout le plus, d’une administration. Où est donc la xénophobie dans
tout cela ? Révélatrices, d’autre part, car ce qui est en cause, c’est la
pensée unique. Pour une fois, un membre du Parti socialiste a osé critiquer la politique allemande, dans une
audace visiblement démesurée pour le parti majoritaire, évoquer la politique en
des termes peu louangeurs. Sont antisémites pour les pro-sionistes tous ceux
qui critiquent la politique d’Israël.
Sont germanophobes aux yeux de la droite française tous ceux qui critiquent la politique ou l’économie de l’Allemagne. Vénérer notre voisin d’outre-Rhin serait
donc devenu une condition sine qua non
pour exprimer des idées dans l’hexagone ?
Mais il y a plus fort. Et plus
inquiétant. Dans le même temps, la situation de la Grèce est devenue une sorte
de nouveau point Godwin de la politique. La France n’est pas la seule touchée
par l’épidémie, mais le discours prend un tour particulier dans la bouche de
Nicolas Sarkozy et de ses disciples. Pour dire que la France va bien (ou en
tout cas pas si mal), il s’agit sans cesse de la comparer à la Grèce (ou même,
quand l’occasion se présente, à l’Italie, à l’Espagne, au Portugal…) pour rassurer
nos braves concitoyens. Un peu comme si on voulait vanter l’état médiocre de
notre système scolaire en le comparant avec celui du Malawi (que les Malawites
me pardonnent). Il faut évidemment une énorme dose de lâcheté intellectuelle et
une grosse poignée de culot pour penser qu’une telle argumentation va passer.
Mais elle passe, car elle est habilement relayée par les médias de masse. Ces
mêmes médias de masse, toujours plus que complaisants avec le « modèle » allemand, pas à un mensonge ou une contre-vérité près,
donnent une image de la Grèce plus que douteuse. J’ai bien dit une image de la Grèce, pas de l’économie ou de la politique
de la Grèce, mais bien de la Grèce en tant que nation et des Grecs en tant que
peuple. Ajoutez à la couardise politique de l’UMP et au panurgisme des grands
médias un discours ambiant délétère et vous obtenez cette fois-ci une véritable
atmosphère raciste. Mais en quoi peut-il être xénophobe, ce discours ? En
ce qu’il met tous les Grecs dans le même sac et affirme péremptoirement qu’ils
ont affreusement péché : par fainéantise, par corruption, par mensonge,
par tricherie et qu’il faut maintenant les punir.
Le cliché s’étend ensuite à tous les
pays d’Europe méditerranéenne (n’est-ce pas connu qu’au soleil, on travaille
moins ?), contre toutes les statistiques européennes officielles
d’ailleurs. Il ne s’agit pas de dédouaner le gouvernement grec de ses
responsabilités ni de dire que la Grèce est un État frôlant la perfection. Il
s’agit plutôt de relativiser, de nuancer (acte quasi surhumain pour beaucoup,
certes) et de dépasser les analyses de comptoir. Le premier pas, facilement réalisable
pour qui se donne la peine de se renseigner sérieusement, est de comprendre que
les Grecs, Italiens, Espagnols ou Portugais sont loin d’être les uniques « coupables »
de la crise. Mais même si leur responsabilité étaient aussi lourde qu’on le
dit ? Généraliser à leur sujet pour les insulter et en faire des êtres naturellement et intrinsèquement incapables de travail, de rigueur, de sérieux, de
sacrifice pour le bien commun, voilà le vrai racisme ! Je le répète :
le discours général n’est plus à dire que Madrid ou Rome ne sont pas des
modèles (ce qui serait intellectuellement acceptable) mais bien à disqualifier
systématiquement nos « amis » du Sud pour ce qu’ils sont. Et à
l’hellénophobie ambiante s’ajoute la punition infligée à Athènes ou Lisbonne, car
nous ne donnons aucune somme d’argent mais prêtons à des taux usuraires (et en
échange d’une rigueur intenable qu’aucun Français n’accepterait).
Le capitalisme européen, qui
exhibait fièrement son antiracisme mielleux et sa solidarité à trois francs six
sous, est peut-être le réinventeur du mythe du sous-homme et du surhomme. On me
pardonnera ce point Godwin : il ne fait que répondre à un autre. Car il
faut avouer qu’il est plus que choquant de disqualifier les Grecs pour ce
qu’ils sont naturellement et intrinsèquement (et bien sûr de toute éternité : comment cela
pourrait-il changer ?). Et il est également douteux de faire des Allemands
en général des êtres naturellement et
intrinsèquement supérieurs, plus
travailleurs, plus disciplinés, plus efficaces… ou même plus propres. C’est en
effet un peu le sens de la crise « concombres espagnols », dont le
dénouement est absolument édifiant : non seulement le problème venait
d’Allemagne, mais cette dernière a également refusé de dédommager les
agriculteurs qu’elle avait injustement et hâtivement accusé. Au fond, dans
l’esprit politique allemand (et nord-européen), les fameux légumes incriminés
ne pouvaient venir que d’une Andalousie qui nourrit une énorme partie de
l’Europe… mais a le malheur de ne pas figurer au rang des glorieux Länder
germaniques, si hygiéniques et responsables.
Où sont ceux qui crient à la
germanophobie à tort et à travers lorsque qu’une xénophobie plus pernicieuse
s’exerce contre la Grèce ou les pays
méditerranéens ? Leur silence est tonitruant. Et éloquent : c’est
indéniablement le signe du retour des surhommes.
Nicolas
Klein
La grande erreur
La crise de la zone
euro ne cesse de faire des ravages et de s’aggraver. Les
« solutions » trouvées par les bureaucrates bruxellois et le
formidable « couple » franco-allemand, faites de bric et de broc,
échouent lamentablement les unes après les autres. La « cure
d’austérité » imposée à la Grèce s’apparente de plus en plus à une
punition. Les médias nous le répètent suffisamment en alignant bien des
mensonges et contre-vérités : cette crise est particulièrement virulente
dans les pays d’Europe méditerranéenne (Grèce, Portugal, Espagne, Italie). En
dehors de l’Irlande, tous les pays sous « assistance respiratoire »
sont issus de cette zone géographique.
L’objectif n’est pas
ici de discuter des causes et conséquences de cette crise économique et
financière, beaucoup plus complexes que ne veulent le croire les Européens du
Nord, persuadés de leur supériorité intrinsèque. Il s’agit davantage de
s’interroger sur un élément dont l’ampleur risque vite de dépasser toutes les
autorités continentales : les conséquences, à moyen et long terme, de
l’affaiblissement (provisoire) de l’Europe méditerranéenne en matière
politique, diplomatique et géostratégique.
L’Europe de l’Ouest,
qui regroupe la majeure partie des citoyens de l’Union européenne, est une zone
de calme relatif. Nul ne peut sincèrement imaginer aujourd’hui, par exemple, un
affrontement entre la France et l’Allemagne – et, à ce titre, l’on se demande
qui croit encore vraiment à la fable de la « réconciliation
franco-allemande » comme moteur et facteur de stabilité de l’Union… Les
Balkans du Nord (Slovénie, Croatie, Serbie…) sont sur la pente d’une
stabilisation, tout du moins apparente, même si ceux du Sud (Macédoine,
Albanie) restent problématiques. Les principaux défis de l’Union européenne se
trouvent désormais à ses frontières, à ses « marches » : les
relations avec la Russie (et, par conséquent, avec la Biélorussie et
l’Ukraine), le voisinage méditerranéen, les rapports avec la Turquie et le
Moyen-Orient. Malgré leur profonde incompétence, une partie des dirigeants
européens a fini par le comprendre dans le cadre du processus de Barcelone,
avec la création de l’Union pour la Méditerranée. Mais cette organisation,
aujourd’hui au point mort, a été « tuée » dans l’œuf par une Allemagne
qui avait parfaitement compris que cela supposerait un affaiblissement
diplomatique de l’Europe du Nord. Pourtant, les relations de l’Europe avec la
Russie de Vladimir Poutine et avec le pourtour méditerranéen sont plus que
jamais des priorités. Pour des raisons historiques, économiques et
géographiques, ce sont les pays d’Europe méditerranéenne qui sont à même de
faire aller le continent de l’avant sur ces questions.
À la frontière avec les
Balkans, la Turquie et le Levant, la Grèce pourrait jouer un rôle-clef dans la
stabilisation de la zone. Elle le fait déjà (mais bien seule) lorsqu’elle
assiste militairement la Macédoine dans sa lutte contre l’Islam salafiste
soutenu par l’Albanie et les États-Unis, par exemple. Ses relations avec la
Turquie sont très problématiques mais elle reste une interface très précieuse
vers Ankara ou vers Beyrouth. Il en va de même pour la Russie, qui a toujours
cherché un accès à la Méditerranée, l’a trouvé avec la Syrie et tient l’affaire
syrienne entre ses mains.
Historiquement,
l’Italie a des liens avec la Libye, son ancienne colonie qu’elle a perdue après
la Seconde Guerre Mondiale. Elle y est certes diversement appréciée mais n’en
est pas moins un partenaire économique indissociable de Tripoli. La France a
beaucoup perdu de son crédit au Maghreb mais reste un acteur important de la
politique et de l’économie en Tunisie et au Maroc. Son action linguistique y
est tout aussi primordiale. Enfin, l’Espagne est le deuxième partenaire
économique du Maroc et le premier de l’Algérie, laquelle préfère traiter avec
Madrid plutôt qu’avec Paris. La question linguistique n’est pas absente du
débat étant donné les très importantes minorités hispanophones du Nord du Maroc
et de l’Algérie, tandis que l’Espagne joue parfaitement son rôle de médiateur
dans l’affaire du Sahara occidental.
Face à toutes ces
questions, ce n’est pas à l’Allemagne, à la Suède ou à l’Autriche qu’il faut
faire appel. Deux autres raisons poussent à relativiser encore plus le rôle du
fameux « cœur » de l’Union européenne. La première est la montée en
puissance de toute l’Amérique latine, avec le Brésil, le Mexique et l’Argentine
en tête. Outre les aspects linguistiques, culturels et historiques, capitaux en
la matière, l’Espagne (et dans une moindre mesure le Portugal) jouent un rôle
économique énorme dans la zone… qui n’intéresse en rien Bruxelles ! Madrid
détient le deuxième stock d’investissements sur place (après Washington) et, si
la Chine finira bien par dépasser l’Espagne en la matière, cette dernière y
conservera une forte influence ne serait-ce que pour les liens forts qu’elle y
entretient, avec la participation active des pays latino-américains. Le
deuxième facteur qui doit pousser à relativiser la place des pays du
« cœur » européen est leur effondrement démographique,
particulièrement en Allemagne (un Allemand sur quatre devrait disparaître d’ici
à 2050 selon l’ONU !). Limité géographiquement, culturellement et
géopolitiquement, le monde germanique et scandinave voit aussi les
multinationales françaises profiter de leur force en Afrique et les grandes
banques et entreprises espagnoles passer le cap de la crise sans difficulté
systémique grâce à leur forte implantation en Amérique latine.
L’affaiblissement de l’Europe méditerranéenne, particulièrement en Espagne et au
Portugal, ne durera pas éternellement. Il suffit de constater que Madrid
réussit aujourd’hui à faire ce dont la France est incapable depuis plus de dix
ans, c’est-à-dire augmenter ses exportations dans bien des secteurs, mais aussi
à mener une politique linguistique et culturelle efficace pour les 500 millions
d’hispanophones au monde.
Pourtant, le discours
médiatique et politique dominant continue de présenter le « cœur » de
l’Europe comme l’acteur majeur du continent et de l’Union… et ce pour l’éternité.
Pourquoi ? Sans doute parce que beaucoup se refusent à voir ce qu’ils
constatent pourtant objectivement : l’effondrement démographique allemand
et le caractère inaudible de sa culture à l’échelle internationale vont mener à
une profonde redistribution des cartes (une baisse de la population allemande
aussi importante diminuera forcément son poids économique global). Mais aussi
parce que beaucoup de nos élites sont issues du monde des années 1950, 1960 et
1970, où seule la Triade (Europe des « pères fondateurs », États-Unis
d’Amérique et Japon) comptait. Les pays
d’Europe méditerranéenne étaient encore repliés sur eux-mêmes, l’Amérique
latine n’existait pas, l’Afrique achevait son lent processus de décolonisation…
Mais le monde a changé à tous points de vue et ce changement nous ramène à un
constat simple : l’Europe est une péninsule de l’ensemble eurasiatique.
Qui songerait à chercher un cœur à la queue d’une poêle ou d’une pomme ?
Pourtant, la queue de la poêle ou de la pomme ont une utilité certaine :
permettre de saisir la poêle ou d’accrocher la pomme à sa branche, c’est-à-dire
de faire communiquer la poêle ou la pomme avec d’autres éléments. Contrairement
à ce que peuvent dire trop promptement certains chercheurs de l’Institut de
Relations Internationales et Stratégiques, le rôle des péninsules et de toute
l’Europe méditerranéenne sera majeur à l’avenir. Le temps du « bloc
continental » européen, où le « cœur » domine, est aujourd’hui
plus proche de sa fin que de son apogée, l’Europe va
devoir s’en rendre compte. Ou elle payera très cher cette grande erreur.
Nicolas
Klein










