L'hystérie collective



Les Français ont eu l’habitude, au cours de leur histoire récente, d’être toujours désignés par leurs dirigeants politiques et les médias dominants comme la cause de tous les problèmes de la France. Pas assez travailleurs, trop chers, trop geignards, trop en grève, pas assez bons en langues, etc. Les reproches ne manquent pas, surtout dans la bouche des libéraux (comprenez : dans la bouche de 80% des hommes politiques). Parallèlement à cet acharnement, que subissent d’autres peuples d’Europe et du monde, ces mêmes responsables politiques et médiatiques ont toujours montré à ces ignorants de Français quelle était la voie à suivre, quel était le modèle. Ce modèle est d’ailleurs toujours pris dans d’autres pays, chez d’autres peuples plus ou moins proches. Certaines admirations sont l’effet d’une mode passagère : les dynamiques Britanniques, les flexibles Scandinaves, les travailleurs Japonais, etc. D’autres sont bien plus durables et leur caractère pérenne ne peut qu’interroger l’observateur critique. C’est le cas de ces formidables Américains, qui nous sont visiblement supérieurs en tout, et de ces extraordinaires Allemands. Ces derniers ont particulièrement la cote depuis 2008, après être sortis de leur torpeur des années 2000, avoir pratiqué un masochisme social très poussé et avoir espéré pouvoir imposer aux autres ce qu’ils s’étaient imposés à eux-mêmes.

N’en jetez plus : l’Allemagne est industrielle, solide, fiable, avancée, travailleuse, dynamique. Que pouvons-nous, nous, pauvres larves françaises ? Et, a fortiori, que peuvent les lombrics d’Europe méditerranéenne, que l’on décrit presque comme intrinsèquement inférieurs, ainsi que j’en ai parlé dans un précédé article ? Car, indépendamment de ce constat qui est bien plus qu’à nuancer, il est un discours général, tant dans le milieu politique que médiatique, qui vante sans cesse les mérites de nos voisins d’outre-Rhin. Tout cela pour mieux nous dire combien nous, Français et peuples latins, sommes des nullités ambulantes. Il est quelque part logique que l’ensemble de la classe politique et des grands médias tombent en pâmoison devant le libéralisme allemand, qui d’un point de vue purement comptable porte (pour le moment) ses fruits. Malgré tous les signes annonciateurs d’un déclin déjà bien amorcé, l’Allemagne d’Angela Merkel (laquelle profite, soyons honnêtes, des réformes de son prédécesseur à la chancellerie, Gerhard Schröder) est en effet une figure triomphante de l’économie de marché totalement débridée. Un peu comme la France, même si cette dernière est plus discrète en la matière.

Ce qui commence à être plus gênant et plus incompréhensible, c’est que les Français dans leur large majorité pensent que, malgré l’infériorité patente de leur pays, le couple franco-allemand survit. Ah, ce mythique couple franco-allemand ! Il n’existe pas depuis soixante ans qu’on pourrait croire qu’il a conditionné toute l’histoire de l’hexagone au moins depuis Vercingétorix. On en fêtait d’ailleurs le cinquantième anniversaire, dimanche, en la cathédrale de Reims. Aux informations télévisées de France 2, un badaud enthousiaste à l’idée de serrer la main de la chancelière et du président François Hollande, s’exprimait même avec ferveur : « Le couple franco-allemand est capital : sans lui, l’Europe n’existerait pas ! » Passons sur l’utilisation du mot « Europe » à la place de l’expression « Union européenne », substitution courante. Il s’agit presque d’un lapsus, toutefois : sans l’Allemagne et le couple franco-allemand, peut-être même que l’Europe physique, les continents, les océans, la terre, les étoiles et l’univers n’existeraient pas, qui sait ! Quelle drôle d’idée pour un pays d’origine latine comme la France, qui a toujours eu son destin dans le bassin méditerranéen, de s’enticher à ce point d’un voisin si différent. Il ne s’agit pas d’avoir commerce uniquement avec des « cousins ». Mais cette hystérie collective autour de l’Allemagne dépasse l’entendement et tous les bilans critiques. 

Dans un couple, si le mari ne cesse d’être présenté comme supérieur à la femme, et si celui-là ne fait jamais rien pour mettre en valeur son épouse, n’y a-t-il pas comme un parfum de divorce ou, à tout le moins, de forte mésentente dans l’air ? Par ailleurs, puisque, selon les zélateurs du « modèle » allemand, le couple franco-allemand mène l’Union européenne depuis le début, pourquoi ne rend-il jamais de comptes concernant l’échec patent de sa gestion ? Il est un peu trop simple de vouloir être le président directeur général d’une entreprise, de s’arroger tous les avantages liés à cette fonction et, dans le même temps, de ne jamais vouloir présenter les raisons de la faillite auprès du conseil d’administration.

Mais il y a encore plus fort. Que les libéraux et les médias à leur botte vénèrent Berlin, comme je l’ai dit, passe encore. Ils voient l’Allemagne comme le fer-de-lance de l’Europe, le dernier bastion de l’euro, celui qui, par sa rigueur et ses diktats, sauvera l’Union européenne de la ruine. Mais ce qui est encore plus fort de café, c’est que l’Allemagne plaît aussi à une bonne partie des anti-libéraux et des europhobes, ceux qui pensent (à juste titre) que l’euro n’est viable ni à court, ni à long terme. Bien étrange, lorsque l’on sait que l’Allemagne est le premier bénéficiaire, et de loin, de la monnaie commune. Que le peuple allemand conçoive un véritable agacement et une peur face aux demandes d’aide financière venues de toutes parts, c’est logique. Mais les élites allemandes, elles, savent très bien que les avantages que leur pays retire de l’euro sont bien supérieurs aux inconvénients qu’il ne lui pose. Lorsque je critique l’Allemagne, ce sont bien ses dirigeants que j’attaque, même si la mentalité de son peuple est conditionnée par leurs déclarations. En revanche, des critiques envers les dirigeants allemands, vous en trouverez bien peu même chez ceux qui souhaitent la mort de l’euro (et éventuellement de l’Union européenne). Ils vont vous dire que, secrètement, l’Allemagne espère elle aussi la fin de cet outil (mais pourquoi donc ?). Ils vont même s’emparer de déclarations en provenance de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe ou d’une quelconque réunion publique entre la chancelière et les autorités économiques du pays. Il est vrai que tant la première que les secondes ont donné l’occasion au cabinet Merkel, au moins à dix reprises, de claquer définitivement la porte de l’euro. L’Allemagne est le pays dont la parole politique a aujourd’hui le plus de poids en Union européenne. Angela Merkel pourrait très bien tirer les conclusions du ras-le-bol des Allemands et donner le coup de grâce à l’euro. Mais pourquoi ne le fait-elle jamais, alors que de nombreuses instances nationales ou internationales (comme les agences de notation ou les fonds de pension) lui en donnent largement le prétexte ? De deux choses l’une : soit Angela Merkel désire la fin de l’euro mais sa lâcheté l’emporte finalement ; soit elle ne la désire pas (ce qui me paraît le plus probable) mais elle ne cesse d’en entretenir l’illusion pour mieux imposer ses critères au reste de l’organisation. Dans tous les cas, je ne vois RIEN qui ne soit admirable. Pourtant, je le répète : rares sont les europhobes qui la critiquent – et ils tombent presque tous dans le panneau de ses déclarations insidieuses. Dernièrement, seule la Finlande a eu le courage, par la voix de ses dirigeants, d’exprimer clairement l’avis général de son peuple. Mais pas comme Angela Merkel : avec des menaces très claires, pas de sous-entendus ni de petits doubles sens. Au fond, sans vouloir idolâtrer nos amis d’Helsinki, c’est bien plus louable que les circonvolutions allemandes.

Mais Angela Merkel et les élites de son pays sont très habiles. Et si la responsabilité de cette crise n’échoit pas seulement à l’Allemagne, il convient de rappeler que les dirigeants allemands font tout pour entretenir l’ambiguïté. Mieux encore : leur rhétorique confine au génial parce qu’ils savent, selon le moment, les événements et les interlocuteurs, dire à chacun ce qu’il veut entendre. Aux libéraux pro-européens, que l’euro est un compromis non négociable mais qu’il faudra tous imiter sagement les Allemands. Aux europhobes, que l’Allemagne est dans un état de lassitude avancée et qu’elle ne consentira pas à défendre le système plus de temps. Il faut y ajouter un dernier facteur, encore moins visible : le poids des États-Unis d’Amérique. De la même façon que l’oncle Sam a tout fait pour créer l’Union européenne, organisme autobloquant qui lui permet de contrôler le continent européen, il cherche à tout prix à maintenir en place l’euro. D’une part, cela affaiblit considérablement d’éventuels rivaux européens. D’autre part, cela lui permet de détourner l’attention sur la Grèce ou l’Espagne au moment même où il fait faillite. Et nul doute que Barack Obama donne régulièrement des ordres en ce sens à Angela Merkel, qui les suit d’autant plus servilement que les résultats l’en arrangent – pour le moment. Nul doute, également, que Washington voit d’un bon œil l’hystérie collective pro-allemande en Europe et en France – pour l’instant.

Nicolas Klein


Que peut-on en penser ?



Finalement, il n’y aura pas eu de surprise. Le score est certes plus serré que ne laissaient le penser les premiers sondages, mais François Hollande est bel et bien devenu le septième président la Cinquième République. Nicolas Sarkozy aurait peut-être pu, avec quinze jours de plus, inverser la tendance, mais rien n’est moins sûr. Le grand débat du 2 mai, où il devait triompher à l’image d’une bête politique face à un candidat socialiste jugé « mou » et « inconsistant », n’a pas eu l’effet escompté. Les analyses et discours vont bon train depuis hier soir et continueront pendant des jours, des semaines voire des mois. Notons d’ores et déjà que, si l’on se veut démocrate (ce qui n’est pas mon cas, mais imaginons), l’on ne peut guère contester la victoire de François Hollande. Quel que soit son écart avec son concurrent, il a gagné. Et, après tout, Valéry Giscard d’Estaing est devenu président en 1974 avec une différence de voix bien moindre (450 000 environ contre plus d’un million en 2012), tandis que Georges Pompidou a été élu en 1969 avec une abstention record. De quoi casser par avance tous les éléments de langage de l’ancienne majorité présidentielle. Pour ma part, je l’ai déjà dit et je n’y reviendrai pas : c’était bonnet blanc ou blanc bonnet, la peste ou le choléra. La crise nous rattrapera violemment, mais il en aurait été de même si Nicolas Sarkozy avait réussi l’exploit de rempiler pour cinq ans. Dans une interview récente, le politologue Stéphane Rozès affirmait à juste titre que le débat s’était considérablement recentré depuis cinq à dix ans. En dehors des trotskystes, tous les candidats affichaient les mêmes valeurs (nation, république, rassemblement, etc.) et seuls certains (Marine Le Pen, Nicolas Dupont-Aignan) avaient quelques propositions de fond radicalement différentes. Ma question est donc la suivante : si rien (sauf quelques mesures marginales) ne permet de différencier ce qui a fait gagner François Hollande et ce qui a fait perdre Nicolas Sarkozy, que peut-on penser de ce second tour ? Je vais essayer de développer ma réflexion en deux points – que le lecteur me pardonne pour la longueur de cet article, ces analyses me paraissent nécessaires.

Si ce n’est pas le programme (ou le bilan) des deux candidats qui a primé, c’est que la différence s’est jouée sur autre chose. Alain Soral dirait, sans doute à raison, que ce sont les médias dominants et les marchés qui aiment la (fausse) alternance et ont mis notre nouveau président sur le devant de la scène. Mais il me semble qu’il n’y a pas que cela. Le plus faible écart de voix que prévu entre François Hollande et Nicolas Sarkozy montre que c’est non seulement le premier qui a gagné, mais que c’est surtout le second qui a perdu. Au fond, il a presque toujours perdu, au moins depuis son entrée (tardive) en campagne. Son bilan n’est pas bon mais, après tout, il n’est pas pire que celui que présentait Jacques Chirac en 2002, et il faut bien reconnaître qu’il affrontait une situation socio-économique et politique complexe. En réalité, c’est sur la forme de sa campagne que Nicolas Sarkozy a, je pense, tout perdu. Il avait déjà à réaliser un grand écart entre les électeurs centristes et les électeurs du Front national. Équation impossible, nous le savons maintenant, alors que 51% des frontistes s’étant exprimés au premier tour se sont reportés sur le candidat conservateur. Pourtant, le grand « virage à droite »  n’a pas autant effrayé qu’on a bien voulu le dire. Son principal problème, c’est qu’il n’était pas crédible, pas naturel : l’on y sentait trop la patte de Patrick Buisson, le président sortant lui-même semblait ne pas y croire. Et je pense qu’il y a eu pire dans cette campagne : la rhétorique de l’UMP et ces fameux « éléments de langage » ont beaucoup nui à la principale formation de droite. Menacée d’extinction totale (il ne lui reste que les élections législatives, j’y reviendrai), elle est devenue caricaturale à force de vouloir vendre son « capitaine dans la tempête », faisant croire que la France avait moins souffert que d’autres pays européens. Lorsque l’on sait que le chômage réel en France (c’est-à-dire le taux divulgué par le Pôle Emploi et le chômage « caché ») dépasse sans doute les 20% et l’on n’a rien à envier à l’Espagne ou à la Grèce en ce domaine.

Ces deux pays ont souvent été cités par le fameux « président courageux » et ses lieutenants de campagne, en mal bien entendu, tandis que l’Allemagne (où les Allemands vivent si mal) était parée de toutes les qualités. Henri Guaino avait beau jeu, hier soir, de critiquer le manque d’équilibre de ce bilan présidentiel où le gagnant (François Hollande) était exempt de défauts et où le perdant (Nicolas Sarkozy) les récoltait tous. Après tout, c’est ce que lui et toute la majorité présidentielle faisaient avec l’Europe du Sud et nos voisins germanophones. J’ignore si cette rhétorique de la peur (« Élisez Hollande et vous serez dans la situation de l’Espagne ! ») a fait pencher la balance en faveur du candidat socialiste. En tout cas, elle m’a interpelé et écœuré – et je n’ai pas été le seul. Pour une fois, le quotidien Libération a rédigé un excellent article à ce sujet, montrant que l’Espagne « en proie au chaos » était moins endettée que la France. Ajoutez-y ce fameux taux de chômage réel, dont je viens de vous parler, mais aussi la constante dégradation de la balance commerciale franco-espagnole en faveur de Madrid pour vous faire une idée du pays qui est dans la plus mauvaise posture. Je ne m’étendrai pas davantage sur ce sujet car j’en ai déjà expliqué toutes les implications dans l’article intitulé « Le retour des surhommes ». Pour autant, je veux tout de même le réaffirmer : pouvait-on décemment faire confiance à un homme si « courageux » qu’il tapait systématiquement sur les plus faibles et faisait preuve d’un discours plus que douteux (et très souvent mensonger) à leur égard ? Cela ne signifie en rien que François Hollande sera un admirateur moins béat du modèle allemand (condamné à court terme : ce n’est pas moi qui le dit, mais des économistes qui prévoient son implosion dès 2020) et de ce pays voué à la disparition démographique. Tout du moins se montre-t-il moins insultant et grossier dans ses déclarations. Nicolas Sarkozy, en tout cas, a été balayé au même titre que José Luis Rodríguez Zapatero, Silvio Berlusconi, Geórgios Papandréou ou José Sócrates, ces dirigeants qu’il louait ou critiquait selon la direction du vent… mais méprisait dans tous les cas. Ils n’étaient certes pas meilleurs que notre ancien président… mais pas pires non plus.

Le deuxième des éléments que j’aimerais développer dans cet article, c’est la géographie électorale de ce deuxième tour. Je vais sans doute en dire une ou deux banalités, mais il me semble que les conclusions que je tire de ces poncifs ne sont jamais explicitées (ou trop peu). Il suffit de prendre une carte de la France présidentielle de 2012 pour constater une chose simple : bien que ni François Hollande, ni Nicolas Sarkozy n’ait un projet novateur ou à la hauteur, ils ont récolté la victoire dans deux parties assez distinctes de l’hexagone. Pourquoi ? Parce que leur rhétorique a été la rhétorique habituelle de leur parti, l’espoir (vain) pour les socialistes, la peur (surfaite) pour les conservateurs. Il y aura toujours des exceptions (le Nord ou l’Isère en faveur du PS, la Manche ou la Vendée en faveur de l’UMP). Cependant, une ligne très claire divise aujourd’hui l’électorat français : la ligne Le Havre-Marseille. Les écoliers de la Cinquième République, héritiers de ceux de la Troisième, la connaissent bien. « Au Nord de cette ligne, la France peuplée, industrielle, dynamique et riche. Au Sud, la France peu peuplée, agricole, traditionaliste et plus modeste. » C’est ce qu’on nous apprenait encore jusque dans les années 1980, et c’est ce qui a longtemps expliqué le vote à gauche dans le Nord et le Nord-Est face au vote à droite dans l’Ouest et le Sud-Ouest. Néanmoins, la situation a commencé à s’inverser à partir des années 1970 et le phénomène s’est accéléré dans les années 1980. On le sait, c’est aujourd’hui l’inverse qui se produit : le Nord et l’Est se vident de leur population, de leurs activités (et pas seulement industrielles) et de leur substance vitale tandis que l’Ouest et le Sud-Ouest gagnent en richesse, en démographie et en poids national. Rien ne semble arrêter ce mouvement. Le Nord et l’Est sont devenus majoritairement les représentants de la France qui a peur, celle qui est tentée par les discours de Nicolas Sarkozy et de la droite. L’Ouest et le Sud-Ouest sont devenus majoritairement les représentants de la France qui y croit, qui se sent portée par le dynamisme et qui est plus sensible à la rhétorique d’espoir de François Hollande. Des exceptions, il y en a tant d’un côté (Strasbourg, Lyon, Grenoble, Nice) que de l’autre (la Normandie). Mais comparez un peu les régions les plus dynamiques (et celles qui ont la meilleure image populaire et médiatique) avec celles qui votent le plus pour le Parti socialiste : ce dernier vient d’enregistrer un plébiscite en Bretagne, en Aquitaine, dans le Midi-Pyrénées et dans le Languedoc-Roussillon. En revanche, l’UMP fait le « grand chelem » ou quasiment en Alsace, en Lorraine, en Champagne-Ardenne, en Franche-Comté et même en Provence-Alpes-Côte-D’azur. Et si vous mettez cette carte en perspective avec l’Europe, vous constaterez un fait simple : la prospérité semble, en France, globalement tourner le dos aux régions proches des pays fondateurs de l’Union européenne (Benelux, Allemagne et, dans une moindre mesure, Italie) pour se rapprocher singulièrement des « pièces rapportées » plus ou moins méprisées par Nicolas Sarkozy (Royaume-Uni et surtout Espagne). Cela ne tient, à mon avis, pas du tout du hasard.

Reste à conclure cet article un peu long (et je m’en excuse encore). Tournons-nous vers l’avenir et vers un constat effrayant pour l’UMP et la droite parlementaire en France. Si la majorité des électeurs font de nouveau confiance dans le Parti socialiste aux élections législatives, alors les amis de l’ancien président auront disparu de la surface politique hexagonale. Minoritaires dans les communes, les départements et les régions, chassés de l’Élysée, ils ne seront plus majoritaires que dans la représentation française au Parlement européen de Strasbourg – une bien maigre consolation. Et il y a un parti politique (le Front national) et une femme (Marine Le Pen) qui ont parfaitement compris le danger d’implosion et de mort qui menace l’Union pour un Mouvement populaire. Bien entendu, cette dernière peut l’emporter en juin prochain et s’assurer une nouvelle cohabitation. Pourtant, soyons clairs : c’est précisément pour éviter toute nouvelle situation de ce type que le mandat présidentiel a été porté par Jacques Chirac à cinq ans. En tombant juste avant les comices législatifs, l’élection présidentielle permet de donner presqu’assurément l’avantage à la formation du nouveau chef de l’État. A l’heure actuelle, il faudrait un séisme pour que l’UMP triomphe dans un mois. C’est possible, mais peu probable. Le Front national n’hésitera d’ailleurs pas à prendre sa part à l’éventuelle déroute des conservateurs en juin car il veut (à juste titre) devenir le premier parti de l’opposition et recomposer la droite en lambeaux autour de lui. Seul l’avenir nous dira s’il parviendra à réaliser cette aspiration. En attendant, l’avenir est bien sombre pour l’UMP et, indépendamment, pour la France.

Nicolas Klein

Le jeu de cartes



Karl Marx disait dans ses Manuscrits de 1844 que, chez l’être humain, la quantité devient qualité. En matière démographique, c’est un fait acquis pour la plupart des économistes, géopoliticiens ou même citoyens lambda : plus un pays est peuplé, plus il a de chances de devenir globalement riche et puissant. Si ce n’est pas encore le cas, sa croissance en fait un pays émergent promis à un bel avenir. Certes, il existe des exceptions à la règle : le Nigeria ou le Bangladesh ont beau être très peuplés (avec respectivement 162 millions et 158 millions d’habitants), ils font face à une situation très délicate économiquement parlant tandis que l’Argentine, avec « à peine » 40 millions d’âmes, est déjà un pays important dans la mondialisation. Pourtant, il suffit de comparer la liste des trois pays les plus peuplés du monde (Chine, Inde et États-Unis d’Amérique dans l’ordre décroissant) avec la liste des dix pays les plus riches du monde pour comprendre la corrélation entre les deux facteurs. Dans un pays industrialisé ou en phase d’industrialisation rapide, la population est un facteur de puissance non négligeable.

C’est pourquoi beaucoup évoquent aujourd’hui la démographie comme l’un des éléments permettant d’expliquer le lent déclin de l’Europe : plus petit continent en termes de superficie, elle est aussi le moins peuplé si l’on excepte l’Océanie. Pire encore : sous les effets du malthusianisme capitaliste, la population européenne est appelée à stagner puis à décroître à partir des années 2040-2050, c’est-à-dire demain. Si l’on ajoute à ce problème démographique la crise économique et financière qui secoue actuellement le continent, l’on obtient un cocktail au fort parfum de décadence. Pourtant, les élites et les médias du Vieux Continent parlent encore peu de ce problème démographique, ou uniquement dans certains contextes. Ce qui semble les gêner le plus, au fond, c’est ce que ce déclin démographique est très inégalement réparti sur le territoire continental et remet en cause dès aujourd’hui l’équilibre des forces au sein de l’Union européenne et à l’extérieur de cette organisation.

Il est d’abord le cas de la Fédération de Russie, pays le plus peuplé d’Europe avec un peu plus de 140 millions d’habitants, qui souffre d’un fort déficit de natalité mais surtout d’une mortalité inquiétante. Les causes en sont multiples (avortement, mauvaise hygiène de vie, alcoolisme, services de santé peu performants, émigration, etc.). D’après la plupart des projections sérieuses et objectives, le pays devrait perdre environ 20 millions d’habitants d’ici à quarante ans, soit 14% de sa population totale. Certes, la Russie restera la plus importante nation du continent, et d’assez loin, mais son importance dans le fameux groupe des BRICS (dont j’ai déjà énuméré les limites sur ce blog) risque de s’en ressentir. Quoi qu’il en soit, elle est promise à un avenir similaire sur le plan des chiffres à celui du Japon (peuplé de 127 millions d’habitants mais appelé à voir ce nombre se réduire dans des proportions semblables). Cependant, son sort sera plus enviable que celui de ses voisins d’Europe centrale et orientale. La situation est même dramatique dans certains pays comme la Roumanie ou la Bulgarie, menacés de se vider de leur substance, même si la Pologne, la Hongrie ou la République tchèque connaissent des problèmes du même ordre.

Toutefois, le tableau le plus intéressant est sans doute celui offert par ce que l’on appelait jadis « l’Europe des quinze ». Certains pays y affichent une croissance démographique très modeste au regard de bien d’autres nations du monde, comme la Suède, le Danemark, le Luxembourg, les Pays-Bas, la Belgique, etc. D’autres semblent plus vigoureux, pour des raisons qui tiennent tantôt au caractère assez traditionnel de leur société (c’est le cas de l’Irlande), tantôt au poids de la natalité des immigrés (c’est le cas du Royaume-Uni et de la France). Ces forts contrastes en matière démographique vont appeler une grande redistribution du jeu de cartes européen dans les trente à quarante années à venir, notamment parce que certaines nations d’Europe occidentale sont promises à un déclin sans précédents.

L’on évoque souvent le cas de l’Italie, dont la population atteint aujourd’hui 61 millions d’habitants mais dont le taux de natalité est l’un des plus faibles au monde. Il est certain que sa croissance démographique va en pâtir, mais les projections de l’ONU offrent un spectacle moins alarmant que pour d’autres pays : stagnation et légère chute d’ici à 2050. Le cas de l’Allemagne, pays le plus peuplé et le plus riche du continent, est sans doute plus inquiétant et édifiant.

Le vieillissement de la population est un trait partagé par l’immense majorité des pays occidentaux (États-Unis en moins) et ne devrait donc pas davantage inquiéter outre-Rhin qu’ailleurs, malgré les proportions qu’il va prendre. Néanmoins, à cet élément s’ajoute un véritable écroulement démographique déjà mis en lumière par l’ONU mais dont, étrangement, les germanolâtres français et européens ne parlent presque pas. D’ici à 2050, un Allemand sur quatre aura disparu, comme j’en parlais déjà dans un autre article de ce blog ; la population du pays se réduira donc de 25% (ou d’un quart si la fraction est plus parlante), passant d’un peu plus de 80 millions à 65 millions d’âmes. Dans le même temps, les Français et les Britanniques seront devenus incontestablement plus nombreux, volant donc aux Allemands de façon mécanique la place de première puissance sur le continent, si la Russie ne s’en est pas déjà chargée. Cette perte de puissance ne viendra pas que du vieillissement de la population et de la chute démographique mais aussi de facteurs indirects : poids des retraites, diminution de la population active et donc de l’innovation, plus faible poids de l’armée, etc. Même en tenant compte de l’augmentation de la productivité, le compte n’y sera pas.

Un premier enseignement est à tirer de cette réorganisation géopolitique et économique du continent : le choix de confier les clefs de l’Union européenne à l’Allemagne est sans nul doute fort mauvais. C’est en tout cas une décision qui ne prend en compte que le très court terme. Le deuxième enseignement est tout aussi captivant : pour faire face à ce qui est d’ores et déjà une pénurie de main d’œuvre, qualifiée ou non, Berlin a ouvert les vannes de l’immigration. Des milliers de Turcs, Bosniens, Roumains, Hongrois, Polonais, Tchèques ou Albanais viennent ainsi grossir le rang déjà important des immigrés en Allemagne, largement sous-estimé par les statistiques officielles. La France ne sait que trop bien depuis plusieurs décennies, et plus encore depuis les émeutes de 2002, qu’intégrer autant de populations marginalisées par leur langue, leur culture, leur religion et leur faible salaire est un défi considérable que personne n’a pu relever (pas même le Royaume-Uni). Les problèmes commencent déjà pour l’Allemagne, même si le plus dur est à venir. Plus inquiétant encore : malgré une telle ouverture de l’immigration, l’Allemagne perd des habitants depuis le début des années 2000, ce qui en dit long sur l’effondrement des natalités dont elle souffre, souvent en silence. Un troisième constat est intéressant : contrairement à ce que l’on peut lire dans la presse dominante ou dans des revues comme Courrier international, la majeure partie des immigrés qui entrent sur le territoire allemand ne sont pas des Européens du Sud, malmenés par la crise et le chômage.
            
Il est très amusant de voir ainsi Le Monde, Le Figaro ou Le Nouvel observateur tabler sur un déclin démographique de l’Europe méditerranéenne sans jamais parler de l’effondrement outre-Rhin. C’est d’autant plus comique qu’en dehors du cas très particulier de la Grèce, à suivre de près, les récentes vagues d’immigration en provenance d’Italie, d’Espagne ou du Portugal ne menacent pas autant leur pérennité démographique qu’en Allemagne, notamment parce que ces départs concernent aussi un surplus d’immigration au pays de Cervantès ou de Dante. Ensuite parce que les projections officielles les plus récentes de l’ONU continuent de faire état d’une augmentation démographique (certes aussi modérée que dans le reste des pays occidentaux), malgré les récents mouvements d’émigration. L’Espagne devrait ainsi atteindre 50 millions d’habitants autour de 2040, contre 47 millions aujourd’hui. Au demeurant, l’immense majorité des Portugais ou des Espagnols qui désirent partir pour des contrées plus favorables économiquement choisissent le plus souvent leur ancien Empire colonial  (Brésil, Mexique, Argentine, Venezuela, Angola, etc.) ou même les États-Unis. Parmi les continents pour lesquels ils optent, l’Europe n’arrivent donc qu’en seconde position, assez logiquement puisque ses perspectives d’emploi et d’enrichissement sont aujourd’hui bien moindres. Et même si l’on ne se concentre que sur l’Union européenne, la France et le Royaume-Uni accueillent bien plus d’émigrés en provenance d’Europe du Sud que l’Allemagne. Cette dernière, comme en parlait récemment un intéressant article du site MyEurope, peine à attirer de jeunes qualifiés en provenance d’Italie, d’Espagne ou du Portugal étant donné son déficit d’image et l’obligation d’apprendre l’allemand, langue largement minoritaire dans un monde globalisé, pour y travailler.

Un dernier enseignement est à tirer de cette situation particulièrement édifiante en Europe occidentale. Ce n’est pas la crise économique qui tue un pays, même si elle peut l’affaiblir sur une décennie ou deux : les phases de croissance et de crise connaissent des alternances que connaissent déjà bien les pays d’Europe méditerranéenne. C’est en revanche la disparition, même partielle, de la population d’un pays qui finit par tuer ledit pays, ce qui est encore plus vrai lorsque cette nation cherche à combler son déficit de natalité avec des immigrés qu’elle ne parviendra pas à assimiler. La projection internationale d’un pays peut être amenuisée par des difficultés économiques, mais cette situation est provisoire, là où elle est durable, voire définitive, lorsque c’est la démographie qui pose problème. Le cas de l’Allemagne est très parlant : à l’image de sa voisine germanophone, l’Autriche, elle a depuis plusieurs décennies bien des difficultés à rendre sa culture et son idiome séduisants. « La langue accompagne toujours l’Empire » disait le grammairien espagnol Antonio de Nebrija dans le prologue à sa grammaire de 1492 : les implications culturelles, économiques, sociales, de prestige, etc. qui entourent la langue sont évidentes. En cela, Espagnols, Portugais, Français et Britanniques n’ont pas à s’inquiéter : leurs anciennes colonies jouent pour eux dans diverses proportions. En revanche, voilà de quoi remettre en cause la vision actuelle de l’Europe et de l’Allemagne.

Nicolas Klein


À la croisée des mondes




La ville d’Albarracín, méconnue du flot de touristes qui débarque chaque année sur les plages ou dans les grandes métropoles espagnoles, pourrait presqu’être une carte postale parfaite pour le pays. Encerclée par les Monts Universels et le fleuve Guadalaviar, cette bourgade d’à peine plus de mille habitants offre au spectateur une vue imprenable sur ses clochers aux couleurs chamarrées. Intrigantes et superbes, ces tours ont été construites dans le plus pur style mudéjar, qui consistait à adapter durant l’époque moderne les techniques de construction musulmanes aux édifices chrétiens. De nombreuses autres villes aragonaises présentent ce visage étonnant, comme Teruel et sa Tour Saint-Martin ou sa Cathédrale Sainte-Marie. Le phénomène n’est pas limité à cette communauté autonome : partout, même en Catalogne ou Pays basque, la trace architecturale musulmane est visible. Les visiteurs du château de Tárrega, dans la province de Lérida, pourraient en témoigner.

Alcazars convertis en châteaux, mosquées transformées en cathédrales, minarets devenus clochers, tant de témoignages d’un passé brillant et conflictuel qui enchantent les visiteurs d’Andalousie, des deux Castilles ou d’Estrémadure, mais aussi de la Communauté valencienne, des Baléares, etc. Et les musulmans, durant les huit siècles d’occupation de la péninsule ibérique (711-1492), ont laissé bien d’autres traces de leur passage, léguant ainsi aux chrétiens leurs techniques architecturales, leur art de l’irrigation (l’ancêtre des fameuses « huertas »), une part de leur littérature (comme la « jarcha ») mais aussi une bonne part de leur langue. Le nombre de mots de vocabulaire inscrits dans le lexique plus ou moins courant en castillan – depuis « alcachofa » (artichaut) jusqu’à « alcoba » (chambre) en passant par « hasta » (jusque), « ojalá » (pourvu que, déformation directe de « inch’Allah ») ou « olé » (déformation directe de « Allah ») – est assez impressionnant. L’abondance de toponymes d’origine arabe ne l’est pas moins : Madrid (« la source d’eau »), Albacete (« la plaine »), Guadalajara (« la vallée de pierres »), Medina Sidonia, Medina del Campo, etc. De très bons sociologues et anthropologues, à l’instar de Juana Ruiz Ágora, ont aussi souligné que, malgré le processus de mondialisation et de nivellement des sociétés dans le monde entier, d’importantes traces du comportement et de la perception du monde chez les Espagnols sont héritées de la période musulmane.

L’Espagne, sans doute plus que l’immense majorité des pays européens mais à l’image du Portugal ou de la Grèce, est un pays à la croisée des mondes, à la limite de l’Europe et de l’Afrique du Nord, sans appartenir vraiment ni à l’un, ni à l’autre de ces continents. Sa culture et sa religion sont certes majoritairement européennes ; pourtant, les marques du monde arabo-musulman y sont si profondes qu’elles modifient profondément l’identité du pays. De la même façon, le pays est durablement marqué par son expérience américaine, qui a duré plus de quatre siècles (1492-1898) et a autant influencé le Nouveau-Monde que le Vieux-Monde. Le nombre de mots d’origine indigène en espagnol est ainsi très élevé, mais c’est aussi le paysage, l’histoire et l’administration du pays qui sont empreints des grandes découvertes. Quiconque a déjà visité les Archives Générales des Indes de Séville ou les « lugares colombinos » du pays (monastères et bâtiments par lesquels est passé Christophe Colomb) ne peut en être que convaincu. D’ailleurs, la diplomatie et les décisions culturelles et linguistiques pratiquées depuis Madrid sont souvent tournées en priorité vers l’Amérique latine.

Ainsi, à cheval sur trois mondes, à la croisée de trois continents, tendue dans trois directions différentes, l’Espagne jouit et souffre tout à la fois d’une identité riche et complexe qui arrive aujourd’hui à un point critique. L’adhésion à l’Union européenne, formalisée le 1er janvier 1986, a en effet constitué un choix décisif pour le pays. La nation espagnole a tourné le dos à des siècles d’histoire, a rejeté la « voie ibérique » qui consistait à assumer la tricontinentalité du pays (Europe méditerranéenne, Afrique du Nord, Amérique latine) pour fixer ses regards vers Bruxelles et Paris. La crise que vit actuellement le pays, et qui accentue un fort désenchantement vis-à-vis de l’Europe apparu dans les années 1990, n’est par conséquent pas qu’économique, financière ou sociale : elle est aussi identitaire et culturelle. En reniant ainsi l’ensemble de son passé et de son idiosyncrasie propre (beaucoup diront de son métissage, car les siècles d’occupation romaine, wisigothique, musulmane et chrétienne ont créé une identité ethnique particulière), l’Espagne a sans doute commis la plus grande erreur de toute son histoire. L’Union européenne a-t-elle conscience que son échec actuel vient en partie de l’intégration de pays qui, comme l’Espagne, ne sont pas exactement ou pas seulement européens ? Sans doute, mais l’on connaît son cynisme légendaire. L’Espagne a-t-elle conscience de la spécificité de son identité et de la crise qu’elle traverse ainsi depuis bien avant 2008 ? En partie seulement. Mais il n’est pas trop tard, ni pour elle, ni pour d’autres nations comme le Portugal ou la Grèce. Le réveil national sera une nécessité et est peut-être plus proche que nous ne le croyons…

Nicolas Klein


Le retour des surhommes


              
              À toute chose, malheur est bon. La crise qui secoue l’Europe et la zone euro depuis maintenant près de quatre ans a en effet au moins un mérite : les masques tombent. Pour qui veut bien être honnête et voir les réalités telles qu’elles sont, il apparaît aujourd’hui comme une évidence que la grande « solidarité » des « peuples-frères » de l’Union européenne est un leurre. Mais le lent délabrement de la monnaie unique a des conséquences plus lourdes que prévu. Mais qu’est-ce qui pourrait être plus grave qu’un tel chaos économique ? La réponse est simple : l’idéologie dominante des médias, de la politique ou de certains milieux sociaux. Mais remontons un peu dans le temps.

  Il y a quelques mois à peine, une polémique apparemment sans intérêt surprenait la France en pleine préparation de la campagne présidentielle. Arnaud Montebourg estimait alors que la gestion de l’Allemagne et de l’Union européenne par la chancelière Angela Merkel était « bismarckienne ». Le message était limpide et ce n’était évidemment pas l’Otto von Bismarck de l’État-providence qui était cité. Dans une France qui a eu à souffrir de la politique impériale prussienne au XIXe siècle, l’allusion faisait l’effet d’une bombe. Aussitôt, tout le parti de la majorité présidentielle (Nicolas Sarkozy et François Fillon en tête) hurlait à la « germanophobie », à la manière d’un attroupement de pucelles, évoquant même les « relents nauséabonds » d’une « rhétorique d’un autre temps ». Débat stérile et passager ? En partie seulement.

 En effet, l’UMP et, avec elle, une partie de l’électorat français, se trouve aujourd’hui dans une crise aiguë de germanolâtrie. Tout comme le Royaume-Uni et l’Espagne lors de la campagne de 2007, notre bien-aimé président présente depuis plusieurs mois l’Allemagne comme un modèle absolu et indépassable, dont la résistance à la crise laisse en effet songeur. Inutile de démonter ici point par point ce modèle. Nombreux sont les intervenants de tous bords, souvent fins connaisseurs de l’économie, qui montrent à quel point il est dû à des avantages quasi déloyaux (configuration actuelle de l’euro) ou à une destruction du tissu social du pays (précarité du travail, faiblesse de la consommation intérieure, écroulement démographique, difficultés du quotidien, etc.) Mais au fond, même si l’Allemagne était réellement un « modèle » (et d’où vient cette manie de plaquer un « modèle » unique partout ?), ces réactions de bon ton contre la germanophobie supposée d’Arnaud Montebourg sont ridicules et révélatrices.

 Ridicules, d’une part, car le ténor socialiste n’a jamais généralisé concernant le peuple allemand mais a dénoncé la politique d’une femme ou, à tout le plus, d’une administration. Où est donc la xénophobie dans tout cela ? Révélatrices, d’autre part, car ce qui est en cause, c’est la pensée unique. Pour une fois, un membre du Parti socialiste a osé critiquer la politique allemande, dans une audace visiblement démesurée pour le parti majoritaire, évoquer la politique en des termes peu louangeurs. Sont antisémites pour les pro-sionistes tous ceux qui critiquent la politique d’Israël. Sont germanophobes aux yeux de la droite française tous ceux qui critiquent la politique ou l’économie de l’Allemagne. Vénérer notre voisin d’outre-Rhin serait donc devenu une condition sine qua non pour exprimer des idées dans l’hexagone ?

            Mais il y a plus fort. Et plus inquiétant. Dans le même temps, la situation de la Grèce est devenue une sorte de nouveau point Godwin de la politique. La France n’est pas la seule touchée par l’épidémie, mais le discours prend un tour particulier dans la bouche de Nicolas Sarkozy et de ses disciples. Pour dire que la France va bien (ou en tout cas pas si mal), il s’agit sans cesse de la comparer à la Grèce (ou même, quand l’occasion se présente, à l’Italie, à l’Espagne, au Portugal…) pour rassurer nos braves concitoyens. Un peu comme si on voulait vanter l’état médiocre de notre système scolaire en le comparant avec celui du Malawi (que les Malawites me pardonnent). Il faut évidemment une énorme dose de lâcheté intellectuelle et une grosse poignée de culot pour penser qu’une telle argumentation va passer. Mais elle passe, car elle est habilement relayée par les médias de masse. Ces mêmes médias de masse, toujours plus que complaisants avec le           « modèle » allemand, pas à un mensonge ou une contre-vérité près, donnent une image de la Grèce plus que douteuse. J’ai bien dit une image de la Grèce, pas de l’économie ou de la politique de la Grèce, mais bien de la Grèce en tant que nation et des Grecs en tant que peuple. Ajoutez à la couardise politique de l’UMP et au panurgisme des grands médias un discours ambiant délétère et vous obtenez cette fois-ci une véritable atmosphère raciste. Mais en quoi peut-il être xénophobe, ce discours ? En ce qu’il met tous les Grecs dans le même sac et affirme péremptoirement qu’ils ont affreusement péché : par fainéantise, par corruption, par mensonge, par tricherie et qu’il faut maintenant les punir.
           
            Le cliché s’étend ensuite à tous les pays d’Europe méditerranéenne (n’est-ce pas connu qu’au soleil, on travaille moins ?), contre toutes les statistiques européennes officielles d’ailleurs. Il ne s’agit pas de dédouaner le gouvernement grec de ses responsabilités ni de dire que la Grèce est un État frôlant la perfection. Il s’agit plutôt de relativiser, de nuancer (acte quasi surhumain pour beaucoup, certes) et de dépasser les analyses de comptoir. Le premier pas, facilement réalisable pour qui se donne la peine de se renseigner sérieusement, est de comprendre que les Grecs, Italiens, Espagnols ou Portugais sont loin d’être les uniques « coupables » de la crise. Mais même si leur responsabilité étaient aussi lourde qu’on le dit ? Généraliser à leur sujet pour les insulter et en faire des êtres naturellement et intrinsèquement incapables de travail, de rigueur, de sérieux, de sacrifice pour le bien commun, voilà le vrai racisme ! Je le répète : le discours général n’est plus à dire que Madrid ou Rome ne sont pas des modèles (ce qui serait intellectuellement acceptable) mais bien à disqualifier systématiquement nos « amis » du Sud pour ce qu’ils sont. Et à l’hellénophobie ambiante s’ajoute la punition infligée à Athènes ou Lisbonne, car nous ne donnons aucune somme d’argent mais prêtons à des taux usuraires (et en échange d’une rigueur intenable qu’aucun Français n’accepterait).
    
           Le capitalisme européen, qui exhibait fièrement son antiracisme mielleux et sa solidarité à trois francs six sous, est peut-être le réinventeur du mythe du sous-homme et du surhomme. On me pardonnera ce point Godwin : il ne fait que répondre à un autre. Car il faut avouer qu’il est plus que choquant de disqualifier les Grecs pour ce qu’ils sont naturellement et intrinsèquement (et bien sûr de toute éternité : comment cela pourrait-il changer ?). Et il est également douteux de faire des Allemands en général des êtres naturellement et intrinsèquement supérieurs, plus travailleurs, plus disciplinés, plus efficaces… ou même plus propres. C’est en effet un peu le sens de la crise « concombres espagnols », dont le dénouement est absolument édifiant : non seulement le problème venait d’Allemagne, mais cette dernière a également refusé de dédommager les agriculteurs qu’elle avait injustement et hâtivement accusé. Au fond, dans l’esprit politique allemand (et nord-européen), les fameux légumes incriminés ne pouvaient venir que d’une Andalousie qui nourrit une énorme partie de l’Europe… mais a le malheur de ne pas figurer au rang des glorieux Länder germaniques, si hygiéniques et responsables.
            
            Où sont ceux qui crient à la germanophobie à tort et à travers lorsque qu’une xénophobie plus pernicieuse s’exerce contre la Grèce ou les pays méditerranéens ? Leur silence est tonitruant. Et éloquent : c’est indéniablement le signe du retour des surhommes.

Nicolas Klein


La grande erreur




La crise de la zone euro ne cesse de faire des ravages et de s’aggraver. Les « solutions » trouvées par les bureaucrates bruxellois et le formidable « couple » franco-allemand, faites de bric et de broc, échouent lamentablement les unes après les autres. La « cure d’austérité » imposée à la Grèce s’apparente de plus en plus à une punition. Les médias nous le répètent suffisamment en alignant bien des mensonges et contre-vérités : cette crise est particulièrement virulente dans les pays d’Europe méditerranéenne (Grèce, Portugal, Espagne, Italie). En dehors de l’Irlande, tous les pays sous « assistance respiratoire » sont issus de cette zone géographique.

L’objectif n’est pas ici de discuter des causes et conséquences de cette crise économique et financière, beaucoup plus complexes que ne veulent le croire les Européens du Nord, persuadés de leur supériorité intrinsèque. Il s’agit davantage de s’interroger sur un élément dont l’ampleur risque vite de dépasser toutes les autorités continentales : les conséquences, à moyen et long terme, de l’affaiblissement (provisoire) de l’Europe méditerranéenne en matière politique, diplomatique et géostratégique.

L’Europe de l’Ouest, qui regroupe la majeure partie des citoyens de l’Union européenne, est une zone de calme relatif. Nul ne peut sincèrement imaginer aujourd’hui, par exemple, un affrontement entre la France et l’Allemagne – et, à ce titre, l’on se demande qui croit encore vraiment à la fable de la « réconciliation franco-allemande » comme moteur et facteur de stabilité de l’Union… Les Balkans du Nord (Slovénie, Croatie, Serbie…) sont sur la pente d’une stabilisation, tout du moins apparente, même si ceux du Sud (Macédoine, Albanie) restent problématiques. Les principaux défis de l’Union européenne se trouvent désormais à ses frontières, à ses « marches » : les relations avec la Russie (et, par conséquent, avec la Biélorussie et l’Ukraine), le voisinage méditerranéen, les rapports avec la Turquie et le Moyen-Orient. Malgré leur profonde incompétence, une partie des dirigeants européens a fini par le comprendre dans le cadre du processus de Barcelone, avec la création de l’Union pour la Méditerranée. Mais cette organisation, aujourd’hui au point mort, a été « tuée » dans l’œuf par une Allemagne qui avait parfaitement compris que cela supposerait un affaiblissement diplomatique de l’Europe du Nord. Pourtant, les relations de l’Europe avec la Russie de Vladimir Poutine et avec le pourtour méditerranéen sont plus que jamais des priorités. Pour des raisons historiques, économiques et géographiques, ce sont les pays d’Europe méditerranéenne qui sont à même de faire aller le continent de l’avant sur ces questions.

À la frontière avec les Balkans, la Turquie et le Levant, la Grèce pourrait jouer un rôle-clef dans la stabilisation de la zone. Elle le fait déjà (mais bien seule) lorsqu’elle assiste militairement la Macédoine dans sa lutte contre l’Islam salafiste soutenu par l’Albanie et les États-Unis, par exemple. Ses relations avec la Turquie sont très problématiques mais elle reste une interface très précieuse vers Ankara ou vers Beyrouth. Il en va de même pour la Russie, qui a toujours cherché un accès à la Méditerranée, l’a trouvé avec la Syrie et tient l’affaire syrienne entre ses mains.

Historiquement, l’Italie a des liens avec la Libye, son ancienne colonie qu’elle a perdue après la Seconde Guerre Mondiale. Elle y est certes diversement appréciée mais n’en est pas moins un partenaire économique indissociable de Tripoli. La France a beaucoup perdu de son crédit au Maghreb mais reste un acteur important de la politique et de l’économie en Tunisie et au Maroc. Son action linguistique y est tout aussi primordiale. Enfin, l’Espagne est le deuxième partenaire économique du Maroc et le premier de l’Algérie, laquelle préfère traiter avec Madrid plutôt qu’avec Paris. La question linguistique n’est pas absente du débat étant donné les très importantes minorités hispanophones du Nord du Maroc et de l’Algérie, tandis que l’Espagne joue parfaitement son rôle de médiateur dans l’affaire du Sahara occidental.

Face à toutes ces questions, ce n’est pas à l’Allemagne, à la Suède ou à l’Autriche qu’il faut faire appel. Deux autres raisons poussent à relativiser encore plus le rôle du fameux « cœur » de l’Union européenne. La première est la montée en puissance de toute l’Amérique latine, avec le Brésil, le Mexique et l’Argentine en tête. Outre les aspects linguistiques, culturels et historiques, capitaux en la matière, l’Espagne (et dans une moindre mesure le Portugal) jouent un rôle économique énorme dans la zone… qui n’intéresse en rien Bruxelles ! Madrid détient le deuxième stock d’investissements sur place (après Washington) et, si la Chine finira bien par dépasser l’Espagne en la matière, cette dernière y conservera une forte influence ne serait-ce que pour les liens forts qu’elle y entretient, avec la participation active des pays latino-américains. Le deuxième facteur qui doit pousser à relativiser la place des pays du « cœur » européen est leur effondrement démographique, particulièrement en Allemagne (un Allemand sur quatre devrait disparaître d’ici à 2050 selon l’ONU !). Limité géographiquement, culturellement et géopolitiquement, le monde germanique et scandinave voit aussi les multinationales françaises profiter de leur force en Afrique et les grandes banques et entreprises espagnoles passer le cap de la crise sans difficulté systémique grâce à leur forte implantation en Amérique latine. L’affaiblissement de l’Europe méditerranéenne, particulièrement en Espagne et au Portugal, ne durera pas éternellement. Il suffit de constater que Madrid réussit aujourd’hui à faire ce dont la France est incapable depuis plus de dix ans, c’est-à-dire augmenter ses exportations dans bien des secteurs, mais aussi à mener une politique linguistique et culturelle efficace pour les 500 millions d’hispanophones au monde.

Pourtant, le discours médiatique et politique dominant continue de présenter le « cœur » de l’Europe comme l’acteur majeur du continent et de l’Union… et ce pour l’éternité. Pourquoi ? Sans doute parce que beaucoup se refusent à voir ce qu’ils constatent pourtant objectivement : l’effondrement démographique allemand et le caractère inaudible de sa culture à l’échelle internationale vont mener à une profonde redistribution des cartes (une baisse de la population allemande aussi importante diminuera forcément son poids économique global). Mais aussi parce que beaucoup de nos élites sont issues du monde des années 1950, 1960 et 1970, où seule la Triade (Europe des « pères fondateurs », États-Unis d’Amérique et Japon) comptait.  Les pays d’Europe méditerranéenne étaient encore repliés sur eux-mêmes, l’Amérique latine n’existait pas, l’Afrique achevait son lent processus de décolonisation… Mais le monde a changé à tous points de vue et ce changement nous ramène à un constat simple : l’Europe est une péninsule de l’ensemble eurasiatique. Qui songerait à chercher un cœur à la queue d’une poêle ou d’une pomme ? Pourtant, la queue de la poêle ou de la pomme ont une utilité certaine : permettre de saisir la poêle ou d’accrocher la pomme à sa branche, c’est-à-dire de faire communiquer la poêle ou la pomme avec d’autres éléments. Contrairement à ce que peuvent dire trop promptement certains chercheurs de l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques, le rôle des péninsules et de toute l’Europe méditerranéenne sera majeur à l’avenir. Le temps du « bloc continental » européen, où le « cœur » domine, est aujourd’hui plus proche de sa fin que de son apogée, l’Europe va devoir s’en rendre compte. Ou elle payera très cher cette grande erreur.

Nicolas Klein


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