Le club des Occidentaux



    
           C’est le même cinéma à chaque réunion, comme à Deauville en 2011 ou à Camp David en 2012 : une station balnéaire ou une résidence de villégiature prise d’assaut ; des policiers sur terre, dans les airs ou sur mer ; des manifestants altermondialistes assez naïfs pour penser jouer les trouble-fête ; et huit chefs d’État et de gouvernement qui discutent de l’avenir économique et géopolitique de la planète. Le fameux « groupe des huit » (plus connu sous le sigle de G8), créé à l’initiative de Valéry Giscard d’Estaing en 1974, était d’abord un groupe des cinq (États-Unis d’Amérique, Japon, Allemagne de l’Ouest, France, Royaume-Uni). Mais, après un an d’existence, il a paru bon à nos chers dirigeants d’y ajouter l’Italie. Un an plus tard encore, les États-Unis d’Amérique et l’Allemagne de l’Ouest obtenaient l’intégration du Canada à ces réunions. Enfin, en 1997, la toute nouvelle Fédération de Russie obtenait son sésame pour entrer dans ce groupe très fermé.
         
          Pour des raisons assez évidentes, à l’aube du xxie siècle, le G8 apparaissait de plus en plus comme un petit club fermé, celui des Occidentaux (membres de l’Union européenne et/ou de l’OTAN pour la majorité) – blancs de préférence, même si l’on y tolérait les industrieux Japonais. Face au déclin relatif de l’Europe en matière économique et démographique, il semblait judicieux d’inviter à la table des représentants d’Amérique latine, du continent asiatique et du continent africain. Face aux multiples crises jalonnant l’histoire du capitalisme depuis sa création, convier le Brésil, le Mexique, l’Indonésie ou la Chine semblait une bonne idée. Et il est certain que le G20 est bien plus représentatif, en termes démographiques (les deux tiers de la population mondiale voient leurs « droits » défendus) ou commerciaux (les vingt membres permanents cumulent 90% du produit mondial brut et 85% du commerce planétaire). Pour faire bonne mesure, des sommets parallèles sur divers sujets (finances, emploi, agriculture, etc.) ont même été ajoutés à chaque grande rencontre. En apparence, l’idée de Nicolas Sarkozy et Gordon Brown a donc porté ses fruits, pour une meilleure « gouvernance » mondiale.

         Mais plusieurs problèmes de poids se posent tant dans le G8 que dans le G20. Car le premier constat étrange que l’on peut faire à ce sujet, c’est que le G8, pourtant médiatiquement présenté comme obsolète, existe toujours. Cela peut paraître totalement incompréhensible dans la mesure où le groupe des vingt, unanimement salué comme plus moderne et démocratique, reprend l’ensemble du groupe des huit, y ajoute dix pays émergents (Mexique, Brésil, Argentine, Afrique du Sud, Turquie, Arabie saoudite, Chine, Inde, Indonésie ainsi que la Russie, également comptée dans ce groupe) ainsi que deux autres pays industrialisés (Corée du Sud, Australie). Pourquoi maintenir alors les coûteuses réunions du G8, surtout dans un moment où les Occidentaux cherchent à réduire leur train de vie somptuaire, et pourquoi leur donner une telle importance politique et médiatique ? A l’image du président Valéry Giscard d’Estaing, qui se baignait dans une piscine aux côtés du président Gerald Ford en 1975, les Occidentaux aiment à se retrouver entre eux, à organiser des sommets séparés. Un peu comme si l’existence du G20 représentait au mieux une obole envers les nouvelles puissances (et les puissances de demain) mais qu’aucune d’entre elles n’avait une réelle légitimité à gouverner le monde. Le caractère démesuré du dernier sommet du G8 en France, réalisé en 2011, avait une saveur assez particulière. Dans une station balnéaire très chic – qui organise chaque année, et c’est intéressant, un festival du film américain – surtout connue pour ses plages bourgeoises, ses casinos et sa promenade auréolée du nom de mille célébrités du septième art, Nicolas Sarkozy s’empressait de faire valoir le statut de grande puissance de la France. Les vieux pays européens auraient-ils peur de ne plus faire le poids face aux États-Unis d’Amérique, à la Russie et aux pays émergents ? C’est le sentiment que donnent particulièrement la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne lors de ces dernières réunions. Un peu comme si l’on voulait maintenir jusqu’au bout la mainmise des Occidentaux sur la planète.

         Pourtant, à y regarder de plus près, le G20 n’affiche pas une légitimité supérieure. Si l’intégration de certains pays semblait s’imposer naturellement (Brésil, Inde, Chine, Mexique, Indonésie, essentiellement), l’on note rapidement des « bizarreries » aussi frappantes que la décision, en 1976, d’y ajouter le Canada. Ce dernier pays est certes vaste et riche en ressources naturelles, mais son poids démographique est très faible (un peu plus de 33 millions d’habitants) et il ne fait stricto sensu toujours pas partie des huit premières économies du monde (il n’est que onzième au classement des PIB nominaux et quatorzième si l’on tient compte du pouvoir d’achat). D’ailleurs, le G20, contrairement à ce que répètent souvent les médias (et à ce que croient donc massivement les citoyens du monde), n’est pas une réunion des vingt premières économies mondiales. En nous fondant sur le classement des pays par produit intérieur brut nominal pour l’année 2011, réalisé par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, l’on découvre ainsi que l’Arabie saoudite est vingt-et-unième ; l’Argentine, vingt-sixième ; l’Afrique du Sud, vingt-neuvième.
Le choix n’a pas non plus été effectué sur des critères démographiques, puisque plusieurs nations-membres ont moins de cinquante millions d’habitants : l’Argentine excède tout juste les 40 millions ; le Canada dépasse de peu les 30 millions ; l’Arabie ne décolle pas vraiment au-dessus de 20 millions, de même que l’Australie.

Difficile également d’établir des comparaisons sur le dynamisme économique. Cela exclurait d’emblée les vieilles nations occidentales, empêtrées dans une crise assez profonde et qui, dans tous les cas, auront bien du mal à retrouver des taux de croissance phénoménaux de façon durable.

Il ne faut pas non plus chercher du côté du poids géopolitique ou militaire, puisque certains pays qui composent le G20 sont des nains politiques (Japon, Allemagne) ou disposent d’armées très faibles qualitativement et/ou quantitativement (l’Amérique latine est particulièrement touchée par ce phénomène, mais l’on peut aussi penser à l’Afrique du Sud ou, dans une moindre mesure, au Japon).

         Mais alors, comment ont été choisis les pays qui sont venus se joindre d’abord au G5 initial, puis au G8 des années 90, afin de former le G20 ? Les critères de sélection à l’œuvre dans la constitution de cet obscur rassemblement remettent plus encore en cause sa légitimité. Il est intéressant de noter que l’immense majorité des pays présents dans le groupe des vingt est alliée, voire soumise, aux États-Unis d’Amérique. C’est particulièrement le cas des pays européens, plus encore de l’Allemagne et de l’Italie, qui ne disposent pas de l’arme atomique.

C’est évidemment le cas du Japon, dont la question a été réglée par Washington en 1945. Notons également que l’adhésion du Canada en 1976 ne répond qu’à une demande germano-américaine ; en d’autres termes, Ottawa n’a obtenu son billet d’entrée que par son appartenance à l’OTAN et sa soumission docile à l’oncle Sam, soumission renforcée par sa proximité avec la première puissance mondiale.

L’on pourrait aussi le dire de la Corée du Sud, qui devient peu à peu le disciple du Japon dans la tentative de domination totale de l’Asie orientale par les Etats-Unis. Ce n’est pas que Séoul ne représente pas une certaine forme de richesse, mais d’autres pays tout aussi peuplés et plus puissants (comme l’Espagne) auraient pu remplacer le pays du matin calme. A la frontière avec la Corée du Nord et aux portes de la Russie et de la Chine, la Corée du Sud est définitivement un puissant relai d’influence américain. Il en va de même pour le Mexique, nation dont la montée en puissance est rapide (il est par exemple le premier exportateur d’Amérique latine et son dynamisme commercial menace largement le Brésil) et dont la population est importante. Mais le pays des Aztèques est plus que jamais un allié indéfectible de Washington et une arrière-cour d’une grande importance géostratégique.

Cela concerne également l’Australie, qui bénéficie des mêmes atouts et souffre des mêmes faiblesses que son cousin canadien. Canberra et Ottawa se rejoignent sur un point: leur alliance presqu’ethnique à l’oncle Sam. L’Afrique du Sud, bien que métissée, est elle aussi une ancienne colonie britannique et n’a pas pour habitude de s’opposer frontalement à l’hégémonie nord-américaine.

Il est hilarant de noter que deux des trois pays à majorité musulmane présents dans ce groupe (Turquie et Arabie saoudite) soient plus que favorables à la position de Washington. Ils pratiquent par exemple des opération de subversion en quasi permanence contre les ennemis de l’OTAN dans la région (Syrie et Iran, essentiellement). D’ailleurs, l’argument qui consiste à défendre la présence saoudienne dans le G20 par sa manne pétrolière ne tient pas réellement. Dans ce cas, pourquoi ne pas faire entrer à sa place des pays dont les réserves d’or noir sont tout aussi considérables, voire plus, comme l’Iran ou le Venezuela ? Une réponse lancée au hasard : l’oncle Sam ne goûte guère la volonté d’indépendance de Mahmoud Ahmadinejad ou de Hugo Chávez.

Reste le cas des BRIC, de l’Argentine et de l’Indonésie. Pour cette dernière nation, il est difficile de se prononcer étant donné que Jakarta est une puissance régionale plus que mondiale. Son opposition à la tentative d’hégémonie australienne sur l’Australasie pourrait potentiellement en faire un opposant, bien que timide, à l’Occident.

L’Argentine, pour sa part, bénéficie du fait qu’il fallait un deuxième représentant de l’Amérique du Sud et que son économie, très dynamique, est portée par d’importantes richesses naturelles. La politique internationale de Cristina Fernández de Kirchner en fait dans tous les cas un opposant concret à l’OTAN.

Au sein des fameux BRIC (dont j’ai montré dans un précédent article de ce blog à quel point leur unité n’était que de façade), le Brésil et l’Inde, sans être soumis à Washington, ont une position internationale plus que floue. C’est d’autant plus vrai depuis l’accession au pouvoir de Dilma Rousseff, qui a rompu avec le seul intérêt de son prédécesseur : une politique étrangère intelligente. Dans ce groupe, seules la Russie et la Chine sont en fait des opposants quasi systématiques, d’un point de vue géopolitique à l’Occident. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Moscou et Pékin s’investissent davantage dans l’Organisation de Coopération de Shanghai, qui se veut le pendant oriental de l’OTAN.

Vous l’aurez compris : malgré le tour de passe-passe tenté par Nicolas Sarkozy et Gordon Brown, avec l’aval des États-Unis, le G20, comme le G8, est avant tout le club des Occidentaux. Et l’immense majorité de ceux qui ne sont pas occidentaux, au sens culturel ou géopolitique du terme, suivent la politique américaine quasiment trait pour trait. C’est une tentative pour l’oncle Sam de maintenir son hyperpuissance, sous couvert de soutien au monde multipolaire. Sa composition, qui la discrédite grandement, reflète également la marginalisation croissante des pays européens, y compris de ceux qui veulent encore, par coquetterie, jouer dans la cour des grands (France, Royaume-Uni).

Mais il y a un problème plus grave. Si l’Organisation des Nations unies maintient un système d’inégalité entre nations par le principe du Conseil de sécurité permanent, elle a pour mérite de traiter à peu près tous les pays du monde de façon équitable et respectueuse. Son utilité est discutable, mais son fonctionnement est assez louable.

Le G8, en revanche, est bien un organe de ce que l’on appelle « la gouvernance mondiale ». Gouvernance, ce mot barbare issu de l’anglais, dont le sens est clairement différent du terme très neutre de « gouvernement ». La gouvernance mondiale, c’est avant tout une dictature mondiale, imposée par les plus forts aux plus faibles. Quand bien même le G20 représenterait 90% du PIB mondial, de quel droit l’Europe occidentale, le Brésil ou la Chine pourraient-ils imposer leurs vues au Tadjikistan, au Paraguay ou au Bhoutan sous prétexte que ces trois derniers pays sont moins riches et moins peuplés ? Nos manuels d’histoire ont souvent la dent dure avec la Sainte Alliance, organisation du xixe siècle qui visait à maintenir une organisation politique et stratégique favorable aux grandes monarchies autoritaires européennes. Mais le G20 (tout comme le G8) part exactement du même principe, et c’est pourquoi il est avant tout composé d’Occidentaux ou de pays favorables aux Occidentaux.

Fort heureusement, l’efficacité réelle du G20 est plus que douteuse. Nul ne sait quelles sont les vraies grandes décisions qui ont été prises en 2012 à Los Cabos, par exemple, en dehors du renforcement du FMI et de quelques vœux pieux et incantations à la moralisation du capitalisme. Les pays qui le composent, s’ils sont majoritairement favorables à l’OTAN, n’ont pas les mêmes intérêts économiques ou sociaux et tirent tous la couverture à eux dans une cacophonie risible.

Plus que jamais, il fait bon, tant pour les pays occidentaux que pour leurs opposants, de ne pas figurer parmi les membres officiels du G20. Cette organisation, dont la légitimité, la composition et le principe même sont plus que critiquables, n’est sans doute qu’un instrument supplémentaire du capitalisme libéral planétaire.

Nicolas Klein


Que peut-on en penser ?



Finalement, il n’y aura pas eu de surprise. Le score est certes plus serré que ne laissaient le penser les premiers sondages, mais François Hollande est bel et bien devenu le septième président la Cinquième République. Nicolas Sarkozy aurait peut-être pu, avec quinze jours de plus, inverser la tendance, mais rien n’est moins sûr. Le grand débat du 2 mai, où il devait triompher à l’image d’une bête politique face à un candidat socialiste jugé « mou » et « inconsistant », n’a pas eu l’effet escompté. Les analyses et discours vont bon train depuis hier soir et continueront pendant des jours, des semaines voire des mois. Notons d’ores et déjà que, si l’on se veut démocrate (ce qui n’est pas mon cas, mais imaginons), l’on ne peut guère contester la victoire de François Hollande. Quel que soit son écart avec son concurrent, il a gagné. Et, après tout, Valéry Giscard d’Estaing est devenu président en 1974 avec une différence de voix bien moindre (450 000 environ contre plus d’un million en 2012), tandis que Georges Pompidou a été élu en 1969 avec une abstention record. De quoi casser par avance tous les éléments de langage de l’ancienne majorité présidentielle. Pour ma part, je l’ai déjà dit et je n’y reviendrai pas : c’était bonnet blanc ou blanc bonnet, la peste ou le choléra. La crise nous rattrapera violemment, mais il en aurait été de même si Nicolas Sarkozy avait réussi l’exploit de rempiler pour cinq ans. Dans une interview récente, le politologue Stéphane Rozès affirmait à juste titre que le débat s’était considérablement recentré depuis cinq à dix ans. En dehors des trotskystes, tous les candidats affichaient les mêmes valeurs (nation, république, rassemblement, etc.) et seuls certains (Marine Le Pen, Nicolas Dupont-Aignan) avaient quelques propositions de fond radicalement différentes. Ma question est donc la suivante : si rien (sauf quelques mesures marginales) ne permet de différencier ce qui a fait gagner François Hollande et ce qui a fait perdre Nicolas Sarkozy, que peut-on penser de ce second tour ? Je vais essayer de développer ma réflexion en deux points – que le lecteur me pardonne pour la longueur de cet article, ces analyses me paraissent nécessaires.

Si ce n’est pas le programme (ou le bilan) des deux candidats qui a primé, c’est que la différence s’est jouée sur autre chose. Alain Soral dirait, sans doute à raison, que ce sont les médias dominants et les marchés qui aiment la (fausse) alternance et ont mis notre nouveau président sur le devant de la scène. Mais il me semble qu’il n’y a pas que cela. Le plus faible écart de voix que prévu entre François Hollande et Nicolas Sarkozy montre que c’est non seulement le premier qui a gagné, mais que c’est surtout le second qui a perdu. Au fond, il a presque toujours perdu, au moins depuis son entrée (tardive) en campagne. Son bilan n’est pas bon mais, après tout, il n’est pas pire que celui que présentait Jacques Chirac en 2002, et il faut bien reconnaître qu’il affrontait une situation socio-économique et politique complexe. En réalité, c’est sur la forme de sa campagne que Nicolas Sarkozy a, je pense, tout perdu. Il avait déjà à réaliser un grand écart entre les électeurs centristes et les électeurs du Front national. Équation impossible, nous le savons maintenant, alors que 51% des frontistes s’étant exprimés au premier tour se sont reportés sur le candidat conservateur. Pourtant, le grand « virage à droite »  n’a pas autant effrayé qu’on a bien voulu le dire. Son principal problème, c’est qu’il n’était pas crédible, pas naturel : l’on y sentait trop la patte de Patrick Buisson, le président sortant lui-même semblait ne pas y croire. Et je pense qu’il y a eu pire dans cette campagne : la rhétorique de l’UMP et ces fameux « éléments de langage » ont beaucoup nui à la principale formation de droite. Menacée d’extinction totale (il ne lui reste que les élections législatives, j’y reviendrai), elle est devenue caricaturale à force de vouloir vendre son « capitaine dans la tempête », faisant croire que la France avait moins souffert que d’autres pays européens. Lorsque l’on sait que le chômage réel en France (c’est-à-dire le taux divulgué par le Pôle Emploi et le chômage « caché ») dépasse sans doute les 20% et l’on n’a rien à envier à l’Espagne ou à la Grèce en ce domaine.

Ces deux pays ont souvent été cités par le fameux « président courageux » et ses lieutenants de campagne, en mal bien entendu, tandis que l’Allemagne (où les Allemands vivent si mal) était parée de toutes les qualités. Henri Guaino avait beau jeu, hier soir, de critiquer le manque d’équilibre de ce bilan présidentiel où le gagnant (François Hollande) était exempt de défauts et où le perdant (Nicolas Sarkozy) les récoltait tous. Après tout, c’est ce que lui et toute la majorité présidentielle faisaient avec l’Europe du Sud et nos voisins germanophones. J’ignore si cette rhétorique de la peur (« Élisez Hollande et vous serez dans la situation de l’Espagne ! ») a fait pencher la balance en faveur du candidat socialiste. En tout cas, elle m’a interpelé et écœuré – et je n’ai pas été le seul. Pour une fois, le quotidien Libération a rédigé un excellent article à ce sujet, montrant que l’Espagne « en proie au chaos » était moins endettée que la France. Ajoutez-y ce fameux taux de chômage réel, dont je viens de vous parler, mais aussi la constante dégradation de la balance commerciale franco-espagnole en faveur de Madrid pour vous faire une idée du pays qui est dans la plus mauvaise posture. Je ne m’étendrai pas davantage sur ce sujet car j’en ai déjà expliqué toutes les implications dans l’article intitulé « Le retour des surhommes ». Pour autant, je veux tout de même le réaffirmer : pouvait-on décemment faire confiance à un homme si « courageux » qu’il tapait systématiquement sur les plus faibles et faisait preuve d’un discours plus que douteux (et très souvent mensonger) à leur égard ? Cela ne signifie en rien que François Hollande sera un admirateur moins béat du modèle allemand (condamné à court terme : ce n’est pas moi qui le dit, mais des économistes qui prévoient son implosion dès 2020) et de ce pays voué à la disparition démographique. Tout du moins se montre-t-il moins insultant et grossier dans ses déclarations. Nicolas Sarkozy, en tout cas, a été balayé au même titre que José Luis Rodríguez Zapatero, Silvio Berlusconi, Geórgios Papandréou ou José Sócrates, ces dirigeants qu’il louait ou critiquait selon la direction du vent… mais méprisait dans tous les cas. Ils n’étaient certes pas meilleurs que notre ancien président… mais pas pires non plus.

Le deuxième des éléments que j’aimerais développer dans cet article, c’est la géographie électorale de ce deuxième tour. Je vais sans doute en dire une ou deux banalités, mais il me semble que les conclusions que je tire de ces poncifs ne sont jamais explicitées (ou trop peu). Il suffit de prendre une carte de la France présidentielle de 2012 pour constater une chose simple : bien que ni François Hollande, ni Nicolas Sarkozy n’ait un projet novateur ou à la hauteur, ils ont récolté la victoire dans deux parties assez distinctes de l’hexagone. Pourquoi ? Parce que leur rhétorique a été la rhétorique habituelle de leur parti, l’espoir (vain) pour les socialistes, la peur (surfaite) pour les conservateurs. Il y aura toujours des exceptions (le Nord ou l’Isère en faveur du PS, la Manche ou la Vendée en faveur de l’UMP). Cependant, une ligne très claire divise aujourd’hui l’électorat français : la ligne Le Havre-Marseille. Les écoliers de la Cinquième République, héritiers de ceux de la Troisième, la connaissent bien. « Au Nord de cette ligne, la France peuplée, industrielle, dynamique et riche. Au Sud, la France peu peuplée, agricole, traditionaliste et plus modeste. » C’est ce qu’on nous apprenait encore jusque dans les années 1980, et c’est ce qui a longtemps expliqué le vote à gauche dans le Nord et le Nord-Est face au vote à droite dans l’Ouest et le Sud-Ouest. Néanmoins, la situation a commencé à s’inverser à partir des années 1970 et le phénomène s’est accéléré dans les années 1980. On le sait, c’est aujourd’hui l’inverse qui se produit : le Nord et l’Est se vident de leur population, de leurs activités (et pas seulement industrielles) et de leur substance vitale tandis que l’Ouest et le Sud-Ouest gagnent en richesse, en démographie et en poids national. Rien ne semble arrêter ce mouvement. Le Nord et l’Est sont devenus majoritairement les représentants de la France qui a peur, celle qui est tentée par les discours de Nicolas Sarkozy et de la droite. L’Ouest et le Sud-Ouest sont devenus majoritairement les représentants de la France qui y croit, qui se sent portée par le dynamisme et qui est plus sensible à la rhétorique d’espoir de François Hollande. Des exceptions, il y en a tant d’un côté (Strasbourg, Lyon, Grenoble, Nice) que de l’autre (la Normandie). Mais comparez un peu les régions les plus dynamiques (et celles qui ont la meilleure image populaire et médiatique) avec celles qui votent le plus pour le Parti socialiste : ce dernier vient d’enregistrer un plébiscite en Bretagne, en Aquitaine, dans le Midi-Pyrénées et dans le Languedoc-Roussillon. En revanche, l’UMP fait le « grand chelem » ou quasiment en Alsace, en Lorraine, en Champagne-Ardenne, en Franche-Comté et même en Provence-Alpes-Côte-D’azur. Et si vous mettez cette carte en perspective avec l’Europe, vous constaterez un fait simple : la prospérité semble, en France, globalement tourner le dos aux régions proches des pays fondateurs de l’Union européenne (Benelux, Allemagne et, dans une moindre mesure, Italie) pour se rapprocher singulièrement des « pièces rapportées » plus ou moins méprisées par Nicolas Sarkozy (Royaume-Uni et surtout Espagne). Cela ne tient, à mon avis, pas du tout du hasard.

Reste à conclure cet article un peu long (et je m’en excuse encore). Tournons-nous vers l’avenir et vers un constat effrayant pour l’UMP et la droite parlementaire en France. Si la majorité des électeurs font de nouveau confiance dans le Parti socialiste aux élections législatives, alors les amis de l’ancien président auront disparu de la surface politique hexagonale. Minoritaires dans les communes, les départements et les régions, chassés de l’Élysée, ils ne seront plus majoritaires que dans la représentation française au Parlement européen de Strasbourg – une bien maigre consolation. Et il y a un parti politique (le Front national) et une femme (Marine Le Pen) qui ont parfaitement compris le danger d’implosion et de mort qui menace l’Union pour un Mouvement populaire. Bien entendu, cette dernière peut l’emporter en juin prochain et s’assurer une nouvelle cohabitation. Pourtant, soyons clairs : c’est précisément pour éviter toute nouvelle situation de ce type que le mandat présidentiel a été porté par Jacques Chirac à cinq ans. En tombant juste avant les comices législatifs, l’élection présidentielle permet de donner presqu’assurément l’avantage à la formation du nouveau chef de l’État. A l’heure actuelle, il faudrait un séisme pour que l’UMP triomphe dans un mois. C’est possible, mais peu probable. Le Front national n’hésitera d’ailleurs pas à prendre sa part à l’éventuelle déroute des conservateurs en juin car il veut (à juste titre) devenir le premier parti de l’opposition et recomposer la droite en lambeaux autour de lui. Seul l’avenir nous dira s’il parviendra à réaliser cette aspiration. En attendant, l’avenir est bien sombre pour l’UMP et, indépendamment, pour la France.

Nicolas Klein

Da lo mismo que lo misma da



Bien sûr, il y a un deuxième tour dans cette élection présidentielle. Bien sûr, rien n’est joué et il reste deux semaines à Nicolas Sarkozy pour inverser la tendance face à François Hollande. Bien sûr, tout peut arriver, en bien comme en mal, au nouveau paladin du Parti socialiste. Pourtant, le scrutin qui s’est déroulé ce dimanche 22 avril est déjà riche en enseignements et porteur de plusieurs conclusions très importantes. Que l’on soit un démocrate convaincu ou un grand sceptique du suffrage universel (ce que je suis), analyser ce premier vote n’est pas complètement inintéressant, notamment parce qu’il est assez paradoxal : il offre une « surprise » tout en ayant confirmé toutes les prévisions des instituts de sondage.

Le premier enseignement que l’on peut tirer des résultats parvenus la semaine dernière, c’est que c’est moins François Hollande qui l’emporte que Nicolas Sarkozy qui s’écroule. Bien entendu, leur écart à l’issue du premier tour n’est pas mirobolant : à peine 2% les séparent. Pourtant, et il faut bien insister sur ce point, c’est la première fois qu’un président sortant ayant choisi de se représenter n’arrive pas en tête à ce stade de la compétition. Il est un peu prématuré pour parler de déroute de l’Union pour un Mouvement populaire, car il faudra attendre les résultats du 6 mai et voir si l’avance promise au Parti socialiste (jusqu’à douze points selon certaines enquêtes d’opinion !) se confirme. Pourtant, c’est un avertissement sérieux donné à la droite parlementaire et plus personnellement au président de la République, dont le score est bien inférieur à celui qu’il avait réalisé en 2007 (31,18% des suffrages exprimés). L’on a souvent dit depuis cette année-là que Nicolas Sarkozy était un animal politique, une bête de campagne, un immense stratège capable de manier tous les leviers à même de lui octroyer le pouvoir. Il est indéniable que son élection face à Ségolène Royal a été rondement menée, avec un brio que beaucoup pourraient lui envier. Pourtant, le premier tour de l’élection de 2012 dément largement ces qualités, le président-candidat se battant aujourd’hui davantage avec l’énergie du désespoir (il est donné perdant dans tous les cas de figure depuis la fin de l’année 2011) qu’avec celle du gagnant. Ce premier tour est l’aboutissement logique d’une campagne électorale très moyenne, pour ne pas dire assez médiocre, où les ficelles habituelles (reprise de promesses non tenues, clins d’œil à l’électorat le plus à droite de l’échiquier politique français) n’ont pas fonctionné. En témoigne le score exceptionnel de Marine le Pen, sur lequel je vais revenir. Face à cette campagne plutôt décevante, François Hollande n’a pas eu à se surpasser : il lui a suffi d’assurer son personnage tranquille, sérieux et respectable et de ne pas commettre de gaffe irréparable. Il semble pour le moment que cette même stratégie lui permette d’accéder à l’Elysée, notamment parce que Nicolas Sarkozy et l’UMP continuent à jouer les enfants turbulents, pour ne pas dire hyperactifs. Il n’est pas sûr que la proposition faite par le parti majoritaire (organiser trois débats durant l’entre-deux-tours) joue en faveur de son candidat : elle apparaît comme une nouvelle fausse bonne idée, sortie d’on ne sait où et trouvée par un président sortant aux abois et sans ligne directrice. Ce dernier paraît reproduire tout ce qui lui a valu cette mauvaise deuxième place au premier tour, notamment la révélation d’une nouvelle promesse électorale chaque jour. Les Français semblent lassés de l’hyper-président et sanctionnent pour le moment l’hyper-candidat.

Mais comment se fait-il que Nicolas Sarkozy ait ainsi perdu toutes les qualités et le charisme qui lui avaient permis de triompher il y a cinq ans ? Peut-être parce que 2007 ne constituait pas la règle, mais l’exception. N’oublions pas qu’en dehors de sa victoire contre Ségolène Royal, le président sortant n’a jamais brillé par ses triomphes électoraux : balayé à presque toutes les élections intermédiaires depuis cinq ans (cantonales, régionales, sénatoriales), il a aussi totalement loupé le coche en tant que directeur de la campagne d’Edouard Balladur en 1995. Il y a cinq ans, il avait su se sublimer et profiter à merveille des faiblesses de sa principale adversaire. Mais c’était une situation extraordinaire, au sens où elle était hors de l’ordinaire pour Nicolas Sarkozy, qui n’a jamais réellement détenu les qualités de stratège qu’on lui a souvent prêtées. Outre son quinquennat plus que contestable dans tous les domaines, c’est la principale raison de son mauvais score au premier tour. S’il peut encore tout changer d’ici à deux semaines, l’hypothèse de sa réélection s’éloigne pour ces raisons et les barons de la droite feraient mieux d’arrêter de chercher de fausses excuses et de débiter leurs sempiternelles critiques sur les pays étrangers (« Oui, mais regardez, Nicolas Sarkozy a mieux tenu que le candidat sortant dans les pays étrangers ! », « C’est la faute à la crise ! »).

Malgré tout, ce deuxième tour n’offre donc aucune surprise dans sa composition : tous les instituts de sondage l’avaient prévu et, pour le moment, l’UMP ne semble pas en mesure de conserver le poste qu’elle détient depuis 1995. Ce qui pouvait étonner ce dimanche, en revanche, c’était l’excellent score de Marine le Pen, qui explosait le record réalisé par son père en 2002, tant en chiffres relatifs qu’absolus et qui, par un jeu de vases communicants, reléguait le Front de Gauche et ses rhéteurs trotskystes de bas étages loin derrière. Surprise, oui et non. N’oublions pas que même si la plupart de nos dirigeants politiques cherchent à nous faire croire que la France a plutôt bien tenu face à la crise (« Regardez, c’est pire en Espagne ou en Grèce ! »), les Français souffrent, et de plus en plus. Or, qu’on le veuille ou non, le Front national est l’un des seuls partis à leur offrir des solutions concrètes et cohérentes, loin de l’européisme béat et niais de la plupart de nos élites. Il est dans ce cadre trop facile de parler de vote contestataire. Bien sûr, Marine le Pen a bénéficié du retour des déçus de Nicolas Sarkozy (qui n’iront donc pas voter en masse pour lui au deuxième tour, selon toute probabilité), mais elle a réussi à créer l’adhésion et l’espoir. Il est scandaleux de parler, comme Eva Joly, de « tache indélébile » concernant les plus de 7 millions d’électeurs qui ont fait confiance dans le Front national. Voilà tout le respect que la gauche bobo accorde donc aux Français : ceux qui osent voter pour cette formation diabolisée constituent une infâme moisissure à éliminer. Que cela plaise ou non, le parti fondé par Jean-Marie le Pen a aujourd’hui les moyens de devenir la première formation d’opposition – ce qu’il entend faire notamment en agissant par tous les moyens possibles pour faire perdre Nicolas Sarkozy et faire exploser la droite parlementaire.

Restent deux scores assez significatifs que j’aimerais commenter, à commencer par celui d’Éva Joly, candidate d’Europe Écologie-Les Verts. Avec à peine plus de 2%, la candidate d’origine norvégienne récolte les mauvais fruits d’une campagne quasi inaudible, où elle n’a jamais su faire preuve de charisme autour de sa personne. Peu lui en chaut, tout comme aux barons de son parti, puisqu’ils ont réussi à négocier un accord plus qu’avantageux avec le Parti socialiste pour les élections législatives, avant même leur premier tour ! Cependant, ce piètre score témoigne clairement de l’effondrement rapide de l’écologie politique en France : le résultat exceptionnel obtenu aux dernières élections européennes n’était clairement qu’un feu de paille, que Nicolas Sarkozy avait su monter en épingle pour affaiblir le Parti socialiste. Mais aujourd’hui, même ce levier semble échapper au président de la République. Plus intéressant, toutefois, est le très mauvais résultat du Mouvement démocratique de François Bayrou, et ce à plus d’un titre. Tout d’abord, le candidat du Béarn est parvenu à faire moins de la moitié de son score de 2007 : 9,13% contre 18,57%, une chute vertigineuse qui s’explique notamment par l’évaporation de l’effet de « nouveauté » dont il avait bénéficié il y a cinq ans. C’est aussi son manque de charisme patent qui a joué en sa défaveur, puisqu’il a été assez inaudible durant cette campagne et le paye au prix fort en termes de place : il est désormais loin d’être le troisième homme et n’est même que cinquième sur la ligne d’arrivée. Est-ce à dire que son avenir politique est bouché ? Nul ne le sait, mais ce qui est certain, c’est que les Français n’ont pas été convaincus par cet homme et ce parti obnubilés par l’austérité (et qui ne semblent donc pas voir les ravages qu’elle fait dans toute l’Europe), l’Allemagne (où les Allemands sont loin de vivre aussi bien qu’on peut le penser) et le « produire français » (invocation quasi magique mais totalement vaine si, comme Bayrou et le MoDem, l’on accepte le cadre européen actuel).

Pourtant, loin de moi l’idée selon laquelle François Hollande et Nicolas Sarkozy auraient une autre vision globale de la France. Avec François Bayrou, ils ont présenté les variations d’un même programme et, au deuxième tour, les Français seront donc face à un non-choix : l’austérité de droite ou l’austérité de gauche. « Da lo mismo que lo mismo da », diraient les Espagnols dans une admirable formule en miroir : c’est blanc bonnet et bonnet blanc. Le second tour de la présidentielle s’annonce donc comme une défaite caractérisée pour le pays, quel que soit le candidat élu.

Nicolas Klein



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