Le club des Occidentaux



    
           C’est le même cinéma à chaque réunion, comme à Deauville en 2011 ou à Camp David en 2012 : une station balnéaire ou une résidence de villégiature prise d’assaut ; des policiers sur terre, dans les airs ou sur mer ; des manifestants altermondialistes assez naïfs pour penser jouer les trouble-fête ; et huit chefs d’État et de gouvernement qui discutent de l’avenir économique et géopolitique de la planète. Le fameux « groupe des huit » (plus connu sous le sigle de G8), créé à l’initiative de Valéry Giscard d’Estaing en 1974, était d’abord un groupe des cinq (États-Unis d’Amérique, Japon, Allemagne de l’Ouest, France, Royaume-Uni). Mais, après un an d’existence, il a paru bon à nos chers dirigeants d’y ajouter l’Italie. Un an plus tard encore, les États-Unis d’Amérique et l’Allemagne de l’Ouest obtenaient l’intégration du Canada à ces réunions. Enfin, en 1997, la toute nouvelle Fédération de Russie obtenait son sésame pour entrer dans ce groupe très fermé.
         
          Pour des raisons assez évidentes, à l’aube du xxie siècle, le G8 apparaissait de plus en plus comme un petit club fermé, celui des Occidentaux (membres de l’Union européenne et/ou de l’OTAN pour la majorité) – blancs de préférence, même si l’on y tolérait les industrieux Japonais. Face au déclin relatif de l’Europe en matière économique et démographique, il semblait judicieux d’inviter à la table des représentants d’Amérique latine, du continent asiatique et du continent africain. Face aux multiples crises jalonnant l’histoire du capitalisme depuis sa création, convier le Brésil, le Mexique, l’Indonésie ou la Chine semblait une bonne idée. Et il est certain que le G20 est bien plus représentatif, en termes démographiques (les deux tiers de la population mondiale voient leurs « droits » défendus) ou commerciaux (les vingt membres permanents cumulent 90% du produit mondial brut et 85% du commerce planétaire). Pour faire bonne mesure, des sommets parallèles sur divers sujets (finances, emploi, agriculture, etc.) ont même été ajoutés à chaque grande rencontre. En apparence, l’idée de Nicolas Sarkozy et Gordon Brown a donc porté ses fruits, pour une meilleure « gouvernance » mondiale.

         Mais plusieurs problèmes de poids se posent tant dans le G8 que dans le G20. Car le premier constat étrange que l’on peut faire à ce sujet, c’est que le G8, pourtant médiatiquement présenté comme obsolète, existe toujours. Cela peut paraître totalement incompréhensible dans la mesure où le groupe des vingt, unanimement salué comme plus moderne et démocratique, reprend l’ensemble du groupe des huit, y ajoute dix pays émergents (Mexique, Brésil, Argentine, Afrique du Sud, Turquie, Arabie saoudite, Chine, Inde, Indonésie ainsi que la Russie, également comptée dans ce groupe) ainsi que deux autres pays industrialisés (Corée du Sud, Australie). Pourquoi maintenir alors les coûteuses réunions du G8, surtout dans un moment où les Occidentaux cherchent à réduire leur train de vie somptuaire, et pourquoi leur donner une telle importance politique et médiatique ? A l’image du président Valéry Giscard d’Estaing, qui se baignait dans une piscine aux côtés du président Gerald Ford en 1975, les Occidentaux aiment à se retrouver entre eux, à organiser des sommets séparés. Un peu comme si l’existence du G20 représentait au mieux une obole envers les nouvelles puissances (et les puissances de demain) mais qu’aucune d’entre elles n’avait une réelle légitimité à gouverner le monde. Le caractère démesuré du dernier sommet du G8 en France, réalisé en 2011, avait une saveur assez particulière. Dans une station balnéaire très chic – qui organise chaque année, et c’est intéressant, un festival du film américain – surtout connue pour ses plages bourgeoises, ses casinos et sa promenade auréolée du nom de mille célébrités du septième art, Nicolas Sarkozy s’empressait de faire valoir le statut de grande puissance de la France. Les vieux pays européens auraient-ils peur de ne plus faire le poids face aux États-Unis d’Amérique, à la Russie et aux pays émergents ? C’est le sentiment que donnent particulièrement la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne lors de ces dernières réunions. Un peu comme si l’on voulait maintenir jusqu’au bout la mainmise des Occidentaux sur la planète.

         Pourtant, à y regarder de plus près, le G20 n’affiche pas une légitimité supérieure. Si l’intégration de certains pays semblait s’imposer naturellement (Brésil, Inde, Chine, Mexique, Indonésie, essentiellement), l’on note rapidement des « bizarreries » aussi frappantes que la décision, en 1976, d’y ajouter le Canada. Ce dernier pays est certes vaste et riche en ressources naturelles, mais son poids démographique est très faible (un peu plus de 33 millions d’habitants) et il ne fait stricto sensu toujours pas partie des huit premières économies du monde (il n’est que onzième au classement des PIB nominaux et quatorzième si l’on tient compte du pouvoir d’achat). D’ailleurs, le G20, contrairement à ce que répètent souvent les médias (et à ce que croient donc massivement les citoyens du monde), n’est pas une réunion des vingt premières économies mondiales. En nous fondant sur le classement des pays par produit intérieur brut nominal pour l’année 2011, réalisé par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, l’on découvre ainsi que l’Arabie saoudite est vingt-et-unième ; l’Argentine, vingt-sixième ; l’Afrique du Sud, vingt-neuvième.
Le choix n’a pas non plus été effectué sur des critères démographiques, puisque plusieurs nations-membres ont moins de cinquante millions d’habitants : l’Argentine excède tout juste les 40 millions ; le Canada dépasse de peu les 30 millions ; l’Arabie ne décolle pas vraiment au-dessus de 20 millions, de même que l’Australie.

Difficile également d’établir des comparaisons sur le dynamisme économique. Cela exclurait d’emblée les vieilles nations occidentales, empêtrées dans une crise assez profonde et qui, dans tous les cas, auront bien du mal à retrouver des taux de croissance phénoménaux de façon durable.

Il ne faut pas non plus chercher du côté du poids géopolitique ou militaire, puisque certains pays qui composent le G20 sont des nains politiques (Japon, Allemagne) ou disposent d’armées très faibles qualitativement et/ou quantitativement (l’Amérique latine est particulièrement touchée par ce phénomène, mais l’on peut aussi penser à l’Afrique du Sud ou, dans une moindre mesure, au Japon).

         Mais alors, comment ont été choisis les pays qui sont venus se joindre d’abord au G5 initial, puis au G8 des années 90, afin de former le G20 ? Les critères de sélection à l’œuvre dans la constitution de cet obscur rassemblement remettent plus encore en cause sa légitimité. Il est intéressant de noter que l’immense majorité des pays présents dans le groupe des vingt est alliée, voire soumise, aux États-Unis d’Amérique. C’est particulièrement le cas des pays européens, plus encore de l’Allemagne et de l’Italie, qui ne disposent pas de l’arme atomique.

C’est évidemment le cas du Japon, dont la question a été réglée par Washington en 1945. Notons également que l’adhésion du Canada en 1976 ne répond qu’à une demande germano-américaine ; en d’autres termes, Ottawa n’a obtenu son billet d’entrée que par son appartenance à l’OTAN et sa soumission docile à l’oncle Sam, soumission renforcée par sa proximité avec la première puissance mondiale.

L’on pourrait aussi le dire de la Corée du Sud, qui devient peu à peu le disciple du Japon dans la tentative de domination totale de l’Asie orientale par les Etats-Unis. Ce n’est pas que Séoul ne représente pas une certaine forme de richesse, mais d’autres pays tout aussi peuplés et plus puissants (comme l’Espagne) auraient pu remplacer le pays du matin calme. A la frontière avec la Corée du Nord et aux portes de la Russie et de la Chine, la Corée du Sud est définitivement un puissant relai d’influence américain. Il en va de même pour le Mexique, nation dont la montée en puissance est rapide (il est par exemple le premier exportateur d’Amérique latine et son dynamisme commercial menace largement le Brésil) et dont la population est importante. Mais le pays des Aztèques est plus que jamais un allié indéfectible de Washington et une arrière-cour d’une grande importance géostratégique.

Cela concerne également l’Australie, qui bénéficie des mêmes atouts et souffre des mêmes faiblesses que son cousin canadien. Canberra et Ottawa se rejoignent sur un point: leur alliance presqu’ethnique à l’oncle Sam. L’Afrique du Sud, bien que métissée, est elle aussi une ancienne colonie britannique et n’a pas pour habitude de s’opposer frontalement à l’hégémonie nord-américaine.

Il est hilarant de noter que deux des trois pays à majorité musulmane présents dans ce groupe (Turquie et Arabie saoudite) soient plus que favorables à la position de Washington. Ils pratiquent par exemple des opération de subversion en quasi permanence contre les ennemis de l’OTAN dans la région (Syrie et Iran, essentiellement). D’ailleurs, l’argument qui consiste à défendre la présence saoudienne dans le G20 par sa manne pétrolière ne tient pas réellement. Dans ce cas, pourquoi ne pas faire entrer à sa place des pays dont les réserves d’or noir sont tout aussi considérables, voire plus, comme l’Iran ou le Venezuela ? Une réponse lancée au hasard : l’oncle Sam ne goûte guère la volonté d’indépendance de Mahmoud Ahmadinejad ou de Hugo Chávez.

Reste le cas des BRIC, de l’Argentine et de l’Indonésie. Pour cette dernière nation, il est difficile de se prononcer étant donné que Jakarta est une puissance régionale plus que mondiale. Son opposition à la tentative d’hégémonie australienne sur l’Australasie pourrait potentiellement en faire un opposant, bien que timide, à l’Occident.

L’Argentine, pour sa part, bénéficie du fait qu’il fallait un deuxième représentant de l’Amérique du Sud et que son économie, très dynamique, est portée par d’importantes richesses naturelles. La politique internationale de Cristina Fernández de Kirchner en fait dans tous les cas un opposant concret à l’OTAN.

Au sein des fameux BRIC (dont j’ai montré dans un précédent article de ce blog à quel point leur unité n’était que de façade), le Brésil et l’Inde, sans être soumis à Washington, ont une position internationale plus que floue. C’est d’autant plus vrai depuis l’accession au pouvoir de Dilma Rousseff, qui a rompu avec le seul intérêt de son prédécesseur : une politique étrangère intelligente. Dans ce groupe, seules la Russie et la Chine sont en fait des opposants quasi systématiques, d’un point de vue géopolitique à l’Occident. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Moscou et Pékin s’investissent davantage dans l’Organisation de Coopération de Shanghai, qui se veut le pendant oriental de l’OTAN.

Vous l’aurez compris : malgré le tour de passe-passe tenté par Nicolas Sarkozy et Gordon Brown, avec l’aval des États-Unis, le G20, comme le G8, est avant tout le club des Occidentaux. Et l’immense majorité de ceux qui ne sont pas occidentaux, au sens culturel ou géopolitique du terme, suivent la politique américaine quasiment trait pour trait. C’est une tentative pour l’oncle Sam de maintenir son hyperpuissance, sous couvert de soutien au monde multipolaire. Sa composition, qui la discrédite grandement, reflète également la marginalisation croissante des pays européens, y compris de ceux qui veulent encore, par coquetterie, jouer dans la cour des grands (France, Royaume-Uni).

Mais il y a un problème plus grave. Si l’Organisation des Nations unies maintient un système d’inégalité entre nations par le principe du Conseil de sécurité permanent, elle a pour mérite de traiter à peu près tous les pays du monde de façon équitable et respectueuse. Son utilité est discutable, mais son fonctionnement est assez louable.

Le G8, en revanche, est bien un organe de ce que l’on appelle « la gouvernance mondiale ». Gouvernance, ce mot barbare issu de l’anglais, dont le sens est clairement différent du terme très neutre de « gouvernement ». La gouvernance mondiale, c’est avant tout une dictature mondiale, imposée par les plus forts aux plus faibles. Quand bien même le G20 représenterait 90% du PIB mondial, de quel droit l’Europe occidentale, le Brésil ou la Chine pourraient-ils imposer leurs vues au Tadjikistan, au Paraguay ou au Bhoutan sous prétexte que ces trois derniers pays sont moins riches et moins peuplés ? Nos manuels d’histoire ont souvent la dent dure avec la Sainte Alliance, organisation du xixe siècle qui visait à maintenir une organisation politique et stratégique favorable aux grandes monarchies autoritaires européennes. Mais le G20 (tout comme le G8) part exactement du même principe, et c’est pourquoi il est avant tout composé d’Occidentaux ou de pays favorables aux Occidentaux.

Fort heureusement, l’efficacité réelle du G20 est plus que douteuse. Nul ne sait quelles sont les vraies grandes décisions qui ont été prises en 2012 à Los Cabos, par exemple, en dehors du renforcement du FMI et de quelques vœux pieux et incantations à la moralisation du capitalisme. Les pays qui le composent, s’ils sont majoritairement favorables à l’OTAN, n’ont pas les mêmes intérêts économiques ou sociaux et tirent tous la couverture à eux dans une cacophonie risible.

Plus que jamais, il fait bon, tant pour les pays occidentaux que pour leurs opposants, de ne pas figurer parmi les membres officiels du G20. Cette organisation, dont la légitimité, la composition et le principe même sont plus que critiquables, n’est sans doute qu’un instrument supplémentaire du capitalisme libéral planétaire.

Nicolas Klein


Le jeu de cartes



Karl Marx disait dans ses Manuscrits de 1844 que, chez l’être humain, la quantité devient qualité. En matière démographique, c’est un fait acquis pour la plupart des économistes, géopoliticiens ou même citoyens lambda : plus un pays est peuplé, plus il a de chances de devenir globalement riche et puissant. Si ce n’est pas encore le cas, sa croissance en fait un pays émergent promis à un bel avenir. Certes, il existe des exceptions à la règle : le Nigeria ou le Bangladesh ont beau être très peuplés (avec respectivement 162 millions et 158 millions d’habitants), ils font face à une situation très délicate économiquement parlant tandis que l’Argentine, avec « à peine » 40 millions d’âmes, est déjà un pays important dans la mondialisation. Pourtant, il suffit de comparer la liste des trois pays les plus peuplés du monde (Chine, Inde et États-Unis d’Amérique dans l’ordre décroissant) avec la liste des dix pays les plus riches du monde pour comprendre la corrélation entre les deux facteurs. Dans un pays industrialisé ou en phase d’industrialisation rapide, la population est un facteur de puissance non négligeable.

C’est pourquoi beaucoup évoquent aujourd’hui la démographie comme l’un des éléments permettant d’expliquer le lent déclin de l’Europe : plus petit continent en termes de superficie, elle est aussi le moins peuplé si l’on excepte l’Océanie. Pire encore : sous les effets du malthusianisme capitaliste, la population européenne est appelée à stagner puis à décroître à partir des années 2040-2050, c’est-à-dire demain. Si l’on ajoute à ce problème démographique la crise économique et financière qui secoue actuellement le continent, l’on obtient un cocktail au fort parfum de décadence. Pourtant, les élites et les médias du Vieux Continent parlent encore peu de ce problème démographique, ou uniquement dans certains contextes. Ce qui semble les gêner le plus, au fond, c’est ce que ce déclin démographique est très inégalement réparti sur le territoire continental et remet en cause dès aujourd’hui l’équilibre des forces au sein de l’Union européenne et à l’extérieur de cette organisation.

Il est d’abord le cas de la Fédération de Russie, pays le plus peuplé d’Europe avec un peu plus de 140 millions d’habitants, qui souffre d’un fort déficit de natalité mais surtout d’une mortalité inquiétante. Les causes en sont multiples (avortement, mauvaise hygiène de vie, alcoolisme, services de santé peu performants, émigration, etc.). D’après la plupart des projections sérieuses et objectives, le pays devrait perdre environ 20 millions d’habitants d’ici à quarante ans, soit 14% de sa population totale. Certes, la Russie restera la plus importante nation du continent, et d’assez loin, mais son importance dans le fameux groupe des BRICS (dont j’ai déjà énuméré les limites sur ce blog) risque de s’en ressentir. Quoi qu’il en soit, elle est promise à un avenir similaire sur le plan des chiffres à celui du Japon (peuplé de 127 millions d’habitants mais appelé à voir ce nombre se réduire dans des proportions semblables). Cependant, son sort sera plus enviable que celui de ses voisins d’Europe centrale et orientale. La situation est même dramatique dans certains pays comme la Roumanie ou la Bulgarie, menacés de se vider de leur substance, même si la Pologne, la Hongrie ou la République tchèque connaissent des problèmes du même ordre.

Toutefois, le tableau le plus intéressant est sans doute celui offert par ce que l’on appelait jadis « l’Europe des quinze ». Certains pays y affichent une croissance démographique très modeste au regard de bien d’autres nations du monde, comme la Suède, le Danemark, le Luxembourg, les Pays-Bas, la Belgique, etc. D’autres semblent plus vigoureux, pour des raisons qui tiennent tantôt au caractère assez traditionnel de leur société (c’est le cas de l’Irlande), tantôt au poids de la natalité des immigrés (c’est le cas du Royaume-Uni et de la France). Ces forts contrastes en matière démographique vont appeler une grande redistribution du jeu de cartes européen dans les trente à quarante années à venir, notamment parce que certaines nations d’Europe occidentale sont promises à un déclin sans précédents.

L’on évoque souvent le cas de l’Italie, dont la population atteint aujourd’hui 61 millions d’habitants mais dont le taux de natalité est l’un des plus faibles au monde. Il est certain que sa croissance démographique va en pâtir, mais les projections de l’ONU offrent un spectacle moins alarmant que pour d’autres pays : stagnation et légère chute d’ici à 2050. Le cas de l’Allemagne, pays le plus peuplé et le plus riche du continent, est sans doute plus inquiétant et édifiant.

Le vieillissement de la population est un trait partagé par l’immense majorité des pays occidentaux (États-Unis en moins) et ne devrait donc pas davantage inquiéter outre-Rhin qu’ailleurs, malgré les proportions qu’il va prendre. Néanmoins, à cet élément s’ajoute un véritable écroulement démographique déjà mis en lumière par l’ONU mais dont, étrangement, les germanolâtres français et européens ne parlent presque pas. D’ici à 2050, un Allemand sur quatre aura disparu, comme j’en parlais déjà dans un autre article de ce blog ; la population du pays se réduira donc de 25% (ou d’un quart si la fraction est plus parlante), passant d’un peu plus de 80 millions à 65 millions d’âmes. Dans le même temps, les Français et les Britanniques seront devenus incontestablement plus nombreux, volant donc aux Allemands de façon mécanique la place de première puissance sur le continent, si la Russie ne s’en est pas déjà chargée. Cette perte de puissance ne viendra pas que du vieillissement de la population et de la chute démographique mais aussi de facteurs indirects : poids des retraites, diminution de la population active et donc de l’innovation, plus faible poids de l’armée, etc. Même en tenant compte de l’augmentation de la productivité, le compte n’y sera pas.

Un premier enseignement est à tirer de cette réorganisation géopolitique et économique du continent : le choix de confier les clefs de l’Union européenne à l’Allemagne est sans nul doute fort mauvais. C’est en tout cas une décision qui ne prend en compte que le très court terme. Le deuxième enseignement est tout aussi captivant : pour faire face à ce qui est d’ores et déjà une pénurie de main d’œuvre, qualifiée ou non, Berlin a ouvert les vannes de l’immigration. Des milliers de Turcs, Bosniens, Roumains, Hongrois, Polonais, Tchèques ou Albanais viennent ainsi grossir le rang déjà important des immigrés en Allemagne, largement sous-estimé par les statistiques officielles. La France ne sait que trop bien depuis plusieurs décennies, et plus encore depuis les émeutes de 2002, qu’intégrer autant de populations marginalisées par leur langue, leur culture, leur religion et leur faible salaire est un défi considérable que personne n’a pu relever (pas même le Royaume-Uni). Les problèmes commencent déjà pour l’Allemagne, même si le plus dur est à venir. Plus inquiétant encore : malgré une telle ouverture de l’immigration, l’Allemagne perd des habitants depuis le début des années 2000, ce qui en dit long sur l’effondrement des natalités dont elle souffre, souvent en silence. Un troisième constat est intéressant : contrairement à ce que l’on peut lire dans la presse dominante ou dans des revues comme Courrier international, la majeure partie des immigrés qui entrent sur le territoire allemand ne sont pas des Européens du Sud, malmenés par la crise et le chômage.
            
Il est très amusant de voir ainsi Le Monde, Le Figaro ou Le Nouvel observateur tabler sur un déclin démographique de l’Europe méditerranéenne sans jamais parler de l’effondrement outre-Rhin. C’est d’autant plus comique qu’en dehors du cas très particulier de la Grèce, à suivre de près, les récentes vagues d’immigration en provenance d’Italie, d’Espagne ou du Portugal ne menacent pas autant leur pérennité démographique qu’en Allemagne, notamment parce que ces départs concernent aussi un surplus d’immigration au pays de Cervantès ou de Dante. Ensuite parce que les projections officielles les plus récentes de l’ONU continuent de faire état d’une augmentation démographique (certes aussi modérée que dans le reste des pays occidentaux), malgré les récents mouvements d’émigration. L’Espagne devrait ainsi atteindre 50 millions d’habitants autour de 2040, contre 47 millions aujourd’hui. Au demeurant, l’immense majorité des Portugais ou des Espagnols qui désirent partir pour des contrées plus favorables économiquement choisissent le plus souvent leur ancien Empire colonial  (Brésil, Mexique, Argentine, Venezuela, Angola, etc.) ou même les États-Unis. Parmi les continents pour lesquels ils optent, l’Europe n’arrivent donc qu’en seconde position, assez logiquement puisque ses perspectives d’emploi et d’enrichissement sont aujourd’hui bien moindres. Et même si l’on ne se concentre que sur l’Union européenne, la France et le Royaume-Uni accueillent bien plus d’émigrés en provenance d’Europe du Sud que l’Allemagne. Cette dernière, comme en parlait récemment un intéressant article du site MyEurope, peine à attirer de jeunes qualifiés en provenance d’Italie, d’Espagne ou du Portugal étant donné son déficit d’image et l’obligation d’apprendre l’allemand, langue largement minoritaire dans un monde globalisé, pour y travailler.

Un dernier enseignement est à tirer de cette situation particulièrement édifiante en Europe occidentale. Ce n’est pas la crise économique qui tue un pays, même si elle peut l’affaiblir sur une décennie ou deux : les phases de croissance et de crise connaissent des alternances que connaissent déjà bien les pays d’Europe méditerranéenne. C’est en revanche la disparition, même partielle, de la population d’un pays qui finit par tuer ledit pays, ce qui est encore plus vrai lorsque cette nation cherche à combler son déficit de natalité avec des immigrés qu’elle ne parviendra pas à assimiler. La projection internationale d’un pays peut être amenuisée par des difficultés économiques, mais cette situation est provisoire, là où elle est durable, voire définitive, lorsque c’est la démographie qui pose problème. Le cas de l’Allemagne est très parlant : à l’image de sa voisine germanophone, l’Autriche, elle a depuis plusieurs décennies bien des difficultés à rendre sa culture et son idiome séduisants. « La langue accompagne toujours l’Empire » disait le grammairien espagnol Antonio de Nebrija dans le prologue à sa grammaire de 1492 : les implications culturelles, économiques, sociales, de prestige, etc. qui entourent la langue sont évidentes. En cela, Espagnols, Portugais, Français et Britanniques n’ont pas à s’inquiéter : leurs anciennes colonies jouent pour eux dans diverses proportions. En revanche, voilà de quoi remettre en cause la vision actuelle de l’Europe et de l’Allemagne.

Nicolas Klein


Les BRICS existent-ils ?



C’est devenu un poncif de toute analyse économique et géopolitique de comptoir. Face à la crise actuelle de la zone euro et à ce qui semble être un déclin des États-Unis d’Amérique, le groupe des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) est unanimement désigné comme le nouveau cercles des superpuissances de demain. L’acronyme, popularisé par la célèbre banque d’affaires américaine Goldman-Sachs puis complété par la suite, a la cote depuis une dizaine d’années et plus encore depuis 2008-2009. Il n’est pas contestable qu’au moins quatre de ces pays (Brésil, Russie, Inde et Chine) connaissent une croissance économique soutenue, ont une démographie importante, sont des marchés présentant d’importantes perspectives et jouent un rôle politique croissant. Mais aujourd’hui, ce simple constat repris partout en chœur sans aucune originalité est à la fois incomplet, partiellement faux et insuffisant.

Il convient de se pencher un peu plus sur le sujet car, sans même être spécialiste d’économie ou de géopolitique, plusieurs faits objectifs sautent aux yeux pour qui veut bien les voir. Et le premier élément qui apparaît clairement, c’est que l’Afrique du Sud n’a rien à faire dans ce groupe. Petit pays tant par son poids démographique (à peine 50 millions de personnes, soit moins que l’Italie et à peine plus que l’Espagne) que par sa puissance économique (422 milliards de dollars en 2011, à peine la vingt-neuvième place mondiale !), le pays possède certes un certain nombre d’atouts (mines d’or et de platine, présence dans plusieurs groupes mondiaux stratégiques comme le G20) et profite de sa stature de pays moyen sur un continent encore très pauvre. Mais le ralentissement de sa croissance, ses graves problèmes structurels (baisse annoncée de la population, haut taux de chômage, maladies endémiques…) ne permettent pas de le classer parmi les BRICS… sauf par souci un peu paternaliste de valoriser de temps à autre un pays africain.

Un autre constat saute aux yeux lorsque l’on compare les quatre pays restants. Le Brésil et la Russie, aussi puissants et peuplés soient-ils, ne sont que deux nains en comparaison des deux supergéants que sont l’Inde et la Chine. Le premier des deux a considérablement rattrapé son retard économique, se plaçant en dixième position des puissances mondiales, juste derrière la Russie. Mais toutes les prévisions le donnent logiquement dans le sillage de la Chine en termes économiques d’ici à 2050. Ces conclusions n’enlèvent rien au Brésil ou à la Russie mais doivent nous permettre de relativiser leur place.

Reste un épineux problème, qui est peut-être le véritable problème des BRIC (sans le « S » cette fois-ci). Cette étiquette, collée à la va-vite, devenue abusivement synonyme de « pays émergents », ne peut masquer un manque d’unité flagrant. Ce manque d’unité est d’abord économique et démographique. La Russie, par exemple, est appelée à une chute de sa population relativement soutenue (certes proportionnellement moins importante qu’en Allemagne ou au Japon) d’ici à quarante ans, passant d’après les estimations moyennes de 140 à 120 millions d’habitants. La Chine, de son côté, va connaître un déclin démographique d’une autre sorte, dû aux ravages de la politique de l’enfant unique et au vieillissement accéléré de sa population. Seuls le Brésil et l’Inde semblent maintenir à peu près le cap, malgré de très nettes chutes de leur taux de natalité. Par ailleurs, la Chine, si elle produit énormément de matières premières, étant donné la taille et l’enrichissement de sa population, est aujourd’hui un importateur gourmand dans de nombreux domaines (alimentaire, hydrocarbures, métaux industriels et précieux…). L’Inde risque fort de suivre le même chemin, là où le Brésil et la Russie devraient rester d’importants exportateurs dans certains domaines.

À ce manque d’unité économique, encore relatif, s’ajoute un manque d’unité politique et géostratégique évident. Régulièrement présentés comme le seul contrepoids crédible à l’hyperpuissance américaine, les BRIC n’ont en fait pas les mêmes intérêts ni les mêmes orientations générales. La Russie et la Chine, alliées de circonstances dans le cadre du pacte de Shanghai, sont de toute évidence très anti-américaines. Mais ce n’est pas le cas de l’Inde et du Brésil pour des  raisons distinctes. Certes, ni Delhi, ni Brasilia ne sont des suiveurs aveugles de l’oncle Sam, mais leur opposition à Washington est loin d’être systématique. Par ailleurs, l’Inde et la Chine se regardent de plus en plus en chiens de faïence, persuadées (sans nul doute à juste titre) d’être des adversaires, sinon de francs ennemis, sur le continent asiatique. La Russie, qui a généralement une politique étrangère assez habile, tente de manipuler l’une et l’autre de ces nations dans son intérêt, tandis que le poids politique du Brésil, malgré ses efforts, reste relativement faible (notamment car le pays est le seul du groupe à ne pas disposer de l’arme atomique).

Reste à ajouter un dernier constat qui est sans doute le plus intéressant. Comme je l’ai dit précédemment, l’étiquette « BRICS » est devenue un quasi synonyme de « pays émergents », ce qui est clairement abusif. D’abord parce que la Russie n’est pas franchement émergente : elle a été puissante dans un passé proche et ne fait aujourd’hui que récupérer la place qui devrait logiquement être la sienne de par sa population et ses richesses intérieures. Ensuite parce que nombre de pays ou de blocs continentaux méritent largement l’étiquette de pays émergents. L’on pourrait longuement disserter à leur sujet, mais le cas le plus frappant est peut-être l’ensemble de l’Amérique latine, qui devient un acteur économique et démographique majeur de ce monde. Si (presque) tous les pays qui la composent connaissent une croissance soutenue sur les dernières années, deux d’entre eux (le Mexique et l’Argentine) ont déjà un poids respectable, voire important, et progressent à une vitesse impressionnante. En ce sens, si l’Union européenne avait une once d’intelligence, elle saurait que le seul vrai moyen d’accéder à ce monde émergent est de passer par ses anciennes métropoles, l’Espagne et le Portugal. Car, pour prendre la réciproque de ce que déclarait en son temps le célèbre poète espagnol Federico García Lorca, quiconque ne comprend pas l’Espagne ne comprend pas l’Amérique latine…

Nicolas Klein


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